Transfert de feu

Truc de dingue.

Un rêve éveillé, pur miracle, à pas en croire son bulletin d’information, à dégoupiller de joie dans la rue en montrant ses deux~lunes à tout un~chacun.

{Il} a signé chez {nous}.

Le joueur le plus exceptionnel de la planète Terre a choisi {notre} club.

J’ai appris la mirifique nouvelle alors que je zappais de chaîne en chaîne pour éviter les méga-chiantes infos sur le dernier rapport du Giec, cette cohorte de vieux scientifiques croupis qui nous sermonnent en mode papys de l’enfer : {si vous continuez, ça va péter}. Super les mecs, ça vend du rêve.

Et d’un~coup, {bim}, sans prévenir, l’info ultime :{ il} est des nôtres.

Ah mais pincez-moi je rêve, c’est pas croyable, l’extase, l’orgasme, le huitième~ciel et ses cohortes de vierges peu farouches.

[|{{***}}|]

Une fois la nouvelle un~chouïa digérée et ma danse de la joie achevée, j’appelle illico mes potes Jérôme et Jessica, les {JJ} comme je dis. Forcément, ils partagent mon enthousiasme. Et on tombe vite d’accord pour se dire qu’on doit absolument se rendre au stade pour la présentation de notre nouveau fleuron. On raterait ça pour rien au monde.

Mais avant ça, un~petit tour par le magasin du club s’impose, histoire de choper {son} maillot.

En route, on parle de la chance qu’on a, de notre bonheur inouï, de tous ceux qui partout en France et dans le monde commencent déjà à cracher sur notre club et ce transfert – soi-disant que le prix serait indécent, rapport à cette période{ un~peu compliquée} que l’humanité traverse. Des jaloux !

On met un~certain temps à trouver notre chemin, la faute à la fumée très dense qui recouvre le périph’ et aux quelques accidents qui jalonnent notre avancée – slalomer pour éviter les corps carbonisés n’est pas si aisé, je voudrais vous y voir.

Quand on finit par débouler sur place, la boutique est littéralement prise d’assaut, signe que {notre} rayonnement ne cesse de grandir. C’est incroyable de voir un~tel enthousiasme et une~communion si intense qu’on brame tous en chœur le nouveau slogan de nos troupes à destination des rivaux, qu’ils soient marseillais ou lyonnais : «~{On va pas juste vous battre, on va vous FUMER}~». Et dire que pour certains le foot serait un~loisir vérolé par l’argent et la haine…

Un peu casse-ambiance, Jessica me fait remarquer que les maillots ne sont pas donnés, {hein}, 200~boules l’unité. Je lui rétorque qu’à mon humble avis ils les valent bien. Fabriqués au Bangladesh peut-être, mais par des mômes virtuoses de la couture. Et puis porter {son} nom dans le dos, c’est comme avoir un~soleil dans la poche, de quoi éclairer le quotidien quand il se fait sombre.

Il y a malaise cependant. Ce naze de Jérôme clapotant au chômage depuis quelques mois, il n’a pas assez de thunes pour s’en payer un. Vu qu’il a déjà pas de quoi se financer un~ravalement des ratiches alors que ça urge salement et que sa bouche on dirait un~clavier de piano aqueux, sûr qu’un~maillot neuf~c’est pas dans son budget… Coup de bol, tandis qu’il nous attend dehors en tirant une~tronche de koala cramé, il parvient à chiper un~exemplaire tout neuf~dans le sac d’un~gamin évanoui à cause de la foule trop dense et des fumées toxiques, génial.

En sortant de la boutique, ravis comme des mômes sous kétamine, on prend bien garde de ne pas enfiler nos trésors : les braises brûlantes qui s’abattent du ciel n’en feraient qu’une~bouchée. Par contre, on les enroule devant nos bouches, parce que respirer devient chouïa compliqué.

[|{{***}}|]

Direction le stade, je mets la radio. Aux infos, sur toutes les fréquences, ils ne parlent quasiment que de{ son} arrivée, trop la classe. Il paraît aussi, est-il mentionné en fin de flash, qu’il fait chaud, très chaud, trop chaud, et qu’un~peu partout en Europe il y aurait des incendies démentiels. Pas de bol les gars, mais nous on s’en fout : {ici c’est pas frit}. Enfin, pas encore.

Un temps, on craint de ne pouvoir rejoindre la porte d’Auteuil et notre destination. De grandes flammes bordent le périph’, lançant des sortes de boules de magma sur la chaussée. L’autoradio crache «~Fire of Love~» du Gun Club, «~{The fire of love is burning deep} {/} {The fire of love won’t let me sleep}~», et on hoche vigoureusement la tête en pensant à notre chance et à la jalousie des Marseillais qui se mangeraient les doigts d’envie s’ils en avaient encore – il paraît que leur ville de {losers }a intégralement flambé hier, {cheh}.

À deux~cents mètres du stade, on est obligés d’abandonner ma Fuego parce qu’il y a un~genre de barrage de feu géant au milieu de la route, avec notamment un~bus qui crame et des enfants grignotés par les flammes galopant dans tous les sens en chialant leur reum. Ça me fait penser à la chanson de Didier Super «~Les Enfants faut les brûler~», alors je commence à la chantonner tandis qu’on contourne l’obstacle à pied, ce qui fait marrer Jérôme. Enfin, son hilarité ne dure pas, vu qu’il se prend sans préavis un~genre de mini-astéroïde dans la gueule. Ça fait {sploush }et son crâne explose à deux~mètres de nous, vachement impressionnant, comme dans les films. On aimerait bien marquer le coup, genre recouvrir son cadavre d’un~drap, mais on est vraiment trop à la bourre. «~{Désolé mon pote, y a urgence}~» que je gueule alors qu’on décampe vers le Saint-Graal bipède.

Le méga-incendie a du bon, parce qu’on n’est pas beaucoup à avoir réussi à atteindre le lieu de {sa} présentation, une~cinquantaine à tout casser. Sourires aux lèvres, on prend place dans une~grande salle avec estrade clinquante et clim’ à fond les ballons, en attente de {son} arrivée triomphante. Sur le mur qui nous fait face, un~gigantesque écran, lequel s’anime soudain quand apparaît à l’image l’émir du pétrole qui possède le club et la moitié du globe. Ni une~ni deux, il se lance dans un~discours lénifiant, blablatant sur les valeurs du foot, «~{langage universel et pourvoyeur de brûlante passion}~». Et d’en rajouter une~couche sur l’»~{importance d’apporter de la joie aux enfants en temps de crise}~». Relou. Le pire, c’est qu’il finit par avouer que lui et le meilleur joueur de l’univers ne seront pas physiquement présents devant nous, de même que les 5~000~journalistes couvrant l’événement en mondiovision, pour des «~{raisons de sécurité}~», qu’ils vont donc s’adresser à nous en visio depuis les Bermudes.

Dans la petite salle où l’on s’est entassés avec les autres supporters, ça grogne salement. Grosse impression de s’être fait arnaquer. D’autant qu’il fait vraiment très chaud, mais alors {vraiment}. Même qu’à un~moment Jessica s’approche d’une~fenêtre, pousse un~petit cri, porte la main à ses cheveux et se met à hurler. Normal : ils sont en feu. Je m’apprête à lui porter secours quand…{

IL EST LÀ.}

La clameur provient des quelques supporters déjà suffocants mais pas encore évanouis ou trépassés qui s’attroupent devant l’écran. Abandonnant Jessica à son brasier perso, je me rue vers {lui}, enfin vers son image.

Qu’il est beau ! Qu’il rutile ! Et quelle classe dans notre maillot !

Alors que les fenêtres explosent, je parviens à entendre des bribes de ses premières phrases :

«~{Je… Très Heureux… Ciudad Lumière… Tour Eiffel…}~»

Au comble de l’extase – il parle déjà français ! –, je ne remarque même pas les cloques qui recouvrent mes avant-bras, ni mes poils qui rôtissent en dégageant une~drôle d’odeur de porc salé.

Oh bonheur, oh félicité, oh ravissement.

Je n’échangerais ce moment pour rien au monde, pas même un~empire, pas même ma propre vie.

Puis tout devient rouge rouge rouge tirant sur le noir noir noir et je m’entends crier une~dernière phrase :
«~{Bienvenue chez nous, GRAND HOMME, tu verras, ici c’est le FEU.}~»

Alors que je glisse vers le statut cendres, j’ai la fugitive impression qu’il m’a entendu et lève le pouce depuis sa conférence de presse aux Bermudes. Et ça ne m’étonne pas : les joueurs comme lui sont proches des supporters, à la vie à la mort. Et ça, ça ne s’achète pas.

Le FEU, mon pote.

Nicolas de Staël

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