Mark, Jeff et Elon sont dans un bateau

Il faut l’admettre : tout ça fut un peu stupide. Voire rudement crétin. La conjuration des imbéciles, puissance mille. Dont on peut résumer la teneur ainsi : la fin du monde dit « civilisé » a été précipitée par une bataille d’egos entre trois nababs mal dégrossis barbotant dans le bac à sable de l’empire numérique.

Récapitulons.

Tout a dégénéré à l’automne, après cet été brûlant et masqué ayant mis la planète entière sur les nerfs.

La première étincelle : Elon avait profité de la crise pour doubler Mark dans la liste des personnes les plus riches du monde, lui chipant la troisième place au cours de l’été (115 milliards contre 110, cheh), ce que le blafard patron du réseau social le plus utilisé du monde avait fort mal pris. Conséquence de quoi, il avait grommelé tant et plus, puis fini par livrer sa vision de la situation en octobre :

« Elon est peut-être plus riche de quelques milliards, mais au vrai je suis beaucoup plus puissant que lui, tant mon influence sur l’imaginaire des gens est grande. J’ai plus de pouvoir que n’importe qui dans le monde. »

Elon préparait une réponse bien cinglante quand Jeff l’avait doublé : « Ah, Mark le blafard se prend pour la personne la plus puissante du monde ? Et mon réseau de distribution mondiale qui a fait de moi le tas d’or numéro 1, c’est du poulet ? À côté de moi, Mark et Elon sont des vermisseaux. »

Les déclarations s’enchaînèrent sur ce ton, les trois géants du numérique se vautrant allègrement dans l’art de l’invective enfantine comme des carpes dans leur vase.

Mais ça ne s’arrêta pas là. Très vite, les actes suivirent.

Sommé par Elon de prouver ses dires quand à sa « puissance », Mark entreprit de prouver qu’il pouvait rééditer l’impossible : faire (ré)élire à la tête des USA un provocateur analphabète, malsain et raciste, un certain Donald.

« Easy, man », lâcha-t-il, avant de donner carte blanche à son armée de spécialistes de l’intelligence artificielle et de la propagande, chargés d’inonder son réseau social de fausses informations sur le candidat démocrate (taxé notamment d’indécrottable zoophile) et d’incitations à vénérer Donald.

Résultat des courses : 70 % des votes pour son poulain qui jusqu’à septembre galérait dans les sondages.

« T’as vu la classe ? », a tweeté Mark.

Oui, ils avaient vu.

Vexé, Jeff ne tarda pas à réagir, plaçant la barre plus haut.

Faire gagner une élection ? Rien de plus simple. Lui il pouvait faire bien « mieux » : déclencher une guerre.

Son entreprise ayant du mal à s’implanter en Chine, il s’invita à plusieurs reprises dans les locaux de la Maison Blanche, cherchant et trouvant l’oreille du président. Il lui rappela encore et encore que ces foutus Chinois barraient la route à tout un tas d’initiatives commerciales, insufflant en lui cette idée inacceptable : tant que les dirigeants de l’Empire du Milieu ne courberaient pas l’échine, l’Amérique ne serait jamais « great again ». La suite ? Logique : escalade de la tension verbale, escarmouches, affichages de muscles, puis passages à l’acte.

Les USA perdirent Détroit dans l’affaire, vitrifiée dans le désert nucléaire, comme le fut Wuhan la pestiférée (cheh). Suite à quoi ce petit monde se rabibocha plus ou moins, la tension restant – euphémisme – plutôt forte.

« Pas mal hein ? », clamait le message envoyé par Jeff à ses deux compères.

C’est alors qu’Elon entra en jeu. Lui n’était pas vraiment comme Mark et Jeff. Il était davantage porté sur la quête technologique infinie, l’idée de la science comme une aventure, un rêve de gamin chauffé à blanc. La conquête spatiale, celle des cerveaux et des corps, le transhumanisme, voilà ce qui le bottait.

Ceci dit, il était vexé. Et impatient. Ses deux concurrents avaient fait étalage de leur puissance et il se devait de répondre. Mais cela prit un peu de temps.

Il commença une longue tournée de visite des présidences du monde entier, leur proposant un partenariat tout ce qu’il y a de plus « win-win ». S’ils lui donnaient carte blanche, il se faisait fort de fournir à ces dirigeants les moyens de contrôler les pensées de l’ensemble de leur population via une nanopuce révolutionnaire. Au début, son discours ne passait pas toujours crème, mais il suffisait qu’Elon dise « vous savez, Angela, Donald a accepté », ou bien « l’Ouganda est dans la partie, cher ami burundais », pour que tous les scrupules s’évanouissent. Il n’y eut que l’océanienne République des Îles Kiribati pour ne pas entrer dans la danse, va savoir pourquoi – peut-être fut-elle oubliée…

Un an plus tard, Elon convoqua ses deux meilleurs ennemis à un dîner en grande pompe.

L’ambiance : glaciale.

Le menu : macrobiotique.

Après le repas, Elon les installa dans une immense salle de contrôle, débordant d’écrans montrant les points les plus emblématiques de la course folle de la planète : le carrefour de Shibuya à Tokyo, l’Avenue des Champs-Élysées, Central Park, etc.

Puis il sortit une petite tablette et s’adressa à ses hôtes :

« Chers amis, vous avez cru m’impressionner avec vos petites manœuvres diplomatiques, super, mais moi j’ai beaucoup mieux à vous proposer : l’accès total aux 7,5 milliards de cerveaux de l’humanité. Il me suffit d’envoyer un message et chacun sera sur pause, comme pétrifié. Ou bien je peux faire danser le cha-cha-cha aux sept milliards de crétins. Ou leur dire d’imiter un animal de leur choix. Bon, je ne le ferai pas, ce serait irresponsable, mais voyez comme mon pouvoir est immense… »

Ni une ni deux, Jeff et Mark se marrèrent, le taxèrent de fou et le mirent au défi de prouver ses dires.

Elon rougit de colère, monta dans les tours, mais rien n’y fit : ils ne le croyaient pas, se moquaient de lui, la grosse poilade.

« Tiens, t’as qu’à leur dire de faire la danse du ventre, tant que t’y es », lança Mark entre deux quintes.

« Me poussez pas à bout les mecs, je vous préviens, je vais le faire », prévint Jeff.

« Mais te gêne pas, mec, te gêne pas… »

Furieux, Elon pianota sur sa tablette, et…

Flash.

Le spectacle fut saisissant.

Comment le décrire ?

Sur chaque écran, les foules ondulaient maladroitement en se déhanchant à tous les vents, pris d’une sorte de danse de Saint-Guy vaguement orientalisante.

Il y eut un long silence dans la pièce.

Les mâchoires de ses deux concurrents ? Décrochées.

Puis, Jeff, d’une petite voix : « Euh, Mark, tu peux arrêter ça ? »

« Mais bien sûr que je peux. »

Il pianota derechef.

Et…

Rien.

Les foules continuaient à onduler du nombril, possédées, déjà suantes.

Il re-pianota.

Idem.

Elon eut un petit rire gêné.

« Oups, la boulette. »

*

La Conférence des Îles Kiribati, dite, « Yalta 2.0 », se déroule sur un îlot isolé, avec pour spectateurs un troupeau de moutons désœuvrés.

Mark, Jeff et Elon arborent des mines graves, responsables. 99.99 % de la population humaine ayant péri d’épuisement chorégraphique, il s’agit de se partager le nouveau monde pour mieux le reconstruire, ce n’est pas rien.

Au début, tout se passe bien – Elon obtient le droit de faire des expériences pour « améliorer » les Moutons, Jeff de créer un réseau de distribution à base de rats vivants dotés de petits sacs de livraison et Mark de créer un réseau social basé sur des galets recouverts d’émoticônes.

Et puis, on ne sait comment, cela dérape : les egos prennent le contrôle.

Bagarre générale.

Tandis qu’ils roulent dans la poussière, se traitant mutuellement d’ « apprenti dictateur » et de « traître à la civilisation », les moutons les considèrent d’un œil étonné, puis tiennent un conciliabule dont il ressort que, ça y est, enfin, leur heure est venue et la supériorité du peuple ovin sur son ancien oppresseur foutrement indéniable.

Puis ils se remettent à brouter.

*

Eugène Delacroix, « Le Naufrage du Don Juan », 1840

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