Ivre, il…

Je ne me souviens de rien.

Du tout.

Le pur trou noir.

Et pourtant je n’ai pas tant bu que ça hier soir, ni consommé de drogues ou de médocs.

L’ambiance était à la routine, à l’apéro pépouze.

Puis : le trou.

Alors imaginez le choc quand je me suis réveillé en garde-à-vue dans une cellule croupie, en compagnie d’un pauvre hère visiblement épileptique bavouillant dans son t-shirt.

C’est quoi ce bordel ?

Ce bordel, les flics me l’ont expliqué quelques heures plus tard, lors de ma première audition.

Après avoir bu des coups en terrasse du Jean-Jaurès, j’aurais rejoint les abords du commissariat de Noailles dans un état second, avant de dégrader une voiture de patrouille à coups de tatanes, d’uriner sur la porte d’entrée, de me foutre à poil, d’inscrire « ACAB » au feutre noir sur ma poitrine et de gueuler « fuck les condés », jusqu’à ce qu’on procède à mon interpellation.

Je tombais des nues.

Oui, je n’apprécie pas particulièrement les flics, oui il m’arrive de trop boire, oui je suis parfois un peu paumé, mais je n’ai jamais eu ce genre de comportement – je suis beaucoup trop flippé pour ça.

Mon casier et leurs fichiers neurologiques étant vierges de toute information de nature à aggraver ma situation, ils m’ont laissé sortir après 24 heures, m’annonçant que je recevrais bientôt ma convocation au tribunal.

C’est comme ça que j’ai pu découvrir le jour-même que j’avais les honneurs de La Provence et du célèbre titre en « Ivre, il », marronnier indétrônable du traitement des faits-divers par la presse quotidienne régionale.

Celui-là était titré ainsi : « Ivre, il attaque le commissariat dans le plus simple appareil ».

Faut vraiment que j’arrête de boire, me suis-je dit en repliant le journal, gêné à l’idée – absurde – que mon voisin de comptoir puisse faire le rapprochement avec moi.

La honte, mec.

*

[Quelque part en Biélorussie, deux barbus papotent sur un canapé défraîchi.]

« Ah ah, ce qu’on lui a mis, ce con. J’aurais jamais cru que ça fonctionne aussi bien. La poilade absolue. »

« Wesh, un délice. Et le coup du ‘ACAB’ sur la poitrine, du grand art… »

[Rires].

*

Une semaine plus tard, j’ai récidivé dans mon arpentage du continent trou noir.

Quelques bières en terrasse, et bim, derechef le grand vide.

Cette fois, j’ai été paraît-il beaucoup plus inventif.

Même que ça a moyennement fait marrer le propriétaire du zoo que j’aurais visité de nuit armé d’une bombe de peinture rose, direction l’enclos des pangolins.

Forcément, des pangolins roses ça fait un peu désordre.

Surtout quand le mur de leur enclos s’orne d’un immense « VENGEANCE ».

De nouveau, j’ai échappé aux fourches caudines de la détention. Un miracle, sans doute lié au caractère « comique » de la situation.

Pour La Provence, en tout cas, c’était du pain bénit.

« Ivre, le nudiste anti-flics repeint les pangolins ».

Paye ta gloire.

Cette fois-ci, je me suis vraiment inquiété. Et j’ai immédiatement pris rendez-vous avec mon médecin, une question lancinante en tête.

« Vous pensez que ça pourrait avoir un rapport avec la puce Neuralink que vous m’avez posé il y a deux ans ? », lui ai-je demandé.

Il a été catégorique : les implants cérébraux obligatoires (ICO) confectionnés par la firme d’Elon Musk et imposés par décret à toutes les citoyens de moins de trente ans ne pouvaient en aucun cas provoquer d’effets secondaires de ce type. Au pire une migraine de temps en temps, mais jamais des comportements déviants.

« C’est votre consommation d’alcool la responsable, jeune homme », m’a-t-il sermonné, avec ce petit ton culpabilisant qu’aiment bien dégainer certaines blouses blanches.

Je suis rentré chez moi penaud.

Que-ce qui m’arrivait ?

La folie ?

*

[Retour en Biélorussie. Les deux barbus sont chacun affairés devant un écran rempli de lignes de code. Ils pianotent avec une vélocité remarquable.]

« On lui fait faire quoi, cette fois, à cet abruti ? »

« Pour reprendre les termes de Mortal Kombat, je dirais qu’il est temps de ‘finish him’. Il est à point. »

« T’as raison. De toute façon il m’insupporte de plus en plus avec sa gueule de caniche triste. »

« Vendu. C’est parti pour l’opération ‘Last Dance’. »

*

Je me suis réveillé à l’hôpital, en piteux état.

Deux mois de coma, m’a-t-on informé.

Je ne me souviens de rien, pas même de mon nom.

Un trou noir colossal, à grignoter l’entendement.

Hier, on m’a dit que j’étais sous surveillance policière, qu’il y aurait procès dès que j’aurais recouvert mes esprits.

Quand j’ai voulu en savoir plus, une infirmière qui me toisait comme si j’étais le dernier des monstres a fini par me tendre son smartphone sur lequel s’étalait un gros titre.

« Ivre, il entre en bulldozer dans l’Assemblée Nationale, occasionnant des millions d’euros de destruction. »

L’article expliquait que l’Assemblée allait devoir fermer pendant deux mois et que j’avais été jusqu’à souiller un précieux buste de Marianne avant de me faire écraser par mon propre engin de destruction.

Tout ça est tellement absurde que je ne sais pas quoi répondre quand les flics viennent m’interroger.

Pourquoi j’ai fait ça ?

Bah j’en sais rien, moi.

Demandez au moi du passé – celui du présent a tout effacé.

Et puis je n’ai pas envie de songer à cet épisode.

Je ne veux penser à rien.

Les journées passent lentement, dans le vide et l’effroi, et j’ai un seul moyen de les occuper : la téloche.

Je m’y perds de longues heures, les yeux dans le vide, effaré par les images que me renvoie le tube cathodique.

Comme si ce monde n’était plus vraiment le mien.

Aujourd’hui, il y avait un reportage sur le vol de centaines de milliers de comptes neuronaux Neuralink par des hackers d’Europe de l’Est, qui auraient récolté des millions d’euros dans le bras de fer engagé.

Un épisode à faire froid dans le dos, même si le maître des cerveaux Elon Musk, invité spécial du JT du soir s’est empressé de rassurer la populace : leur cryptage serait absolument incrackable, un vrai coffre-fort. Il l’a martelé à plusieurs reprises : piloter des humains à distance relèverait du fantasme, de la « pure science-fiction ».

Il faudra que je demande aux infirmiers ce qu’est précisément une puce Neuralink.

On vit une drôle d’époque, quand même.

*

Carlo Zinelli, sans titre (détail),

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