Crossroads Inc.

C’est une soirée étouffante, chargée de torpeur. Des éclairs zèbrent l’horizon, comme s’ils lui indiquaient la direction à suivre, mais le jeune hobo n’y prête guère attention. Sa guitare sur une épaule, son baluchon sur l’autre, il marche d’un bon pas en chantant d’une voix rauque les paroles qu’il polit dans sa tête, lesquelles évoquent le diable à sa poursuite, ses tourments moraux, son besoin d’amour physique ou de tendresse et sa grande solitude. « Black dog on my back », ainsi a-t-il nommé ce morceau qu’il peaufine en soulevant la poussière de la route. Toutes les cinq minutes environ, il s’immobilise, sort une flasque de sa poche, la tête goulûment, soupire tristement, fait claquer sa langue, puis reprend sa route.

Où va-t-il ? Il n’en sait rien.

Ce qu’il attend ? Son destin.

C’est confus.

Semblable au paysage qui l’environne, il ne paye pas de mine. Ses habits sont élimés, son visage déjà marqué. Certes, il est beau comme un mythe, dégage une intensité troublante, mais il donne dans le même temps l’impression d’avoir déjà vécu cent vies, d’être au bord d’un gouffre particulièrement vertigineux. Et puis, quelle idée de chanter des morceaux si déprimants quand l’on n’a que vingt ans ?

Il n’est pas mauvais musicien, il le sait. Il a même écrit quelques morceaux puissants. Mais il lui manque quelque chose, le truc qui pourrait le faire basculer dans une autre dimension, l’égal des glorieux anciens – Charley Patton, Skip James, Robert Johnson. Et c’est ça qui le torture, le déprime, lui fait courir la route en quête de la révélation. Il serait prêt à tout pour basculer dans l’absolu.

Arrivé à la croisée de deux routes, alors que l’obscurité s’abat sur le paysage, il s’arrête un instant, allume un piteux reste de cigarillo. Quelques gorgées de flasque et il creuse cette idée. Jusqu’où serait-il prêt à aller pour atteindre la gloire ?

Vendrait-il son âme ?

Oui, se dit-il, mille fois oui.

Qui de nos jours se soucie encore de quelque chose comme une âme ?

Levant derechef sa flasque, il remarque une petite lumière clignotant dans les fourrés. Bizarre, ça. Il s’approche, écarte les branches et observe d’un œil étonné la petite caméra miniature positionnée à hauteur de poitrine et tournée vers le carrefour.

« Alors mon pote, on se balade ? »

Assénée d’une voix grave et puissante, du genre qu’on qualifie d’outre-tombe, la question le surprend tellement qu’il manque tomber à la renverse et lâche la flasque qui éclate sur le goudron.

Se retournant, cœur tambourinant, il découvre un petit homme au visage déplaisant. Engoncé dans un costume violet, l’apparition a dans les yeux quelque chose qui fait mal et dégage une odeur étrange, entre souffre et musc.

« Tu ne le sais pas encore, mais c’est ton jour de chance, gamin », lance-t-il.

Cloué de stupeur, le jeune hobo ne réplique rien. Mais dans sa tête ça s’emballe sous l’afflux de vieilles images en noir & blanc où il est question de pacte diabolique, d’infinie damnation et de boucs agitant des cornes maudites en bêlant tentation.

« Je t’apporte la gloire et le génie », ajoute l’apparition.

« En échange de quoi ? », souffle le gamin, qui a déjà compris.

« Tu le sais bien, non ? »

« … »

*

« Black dog you’re my bitch / Twerking like a witch… »

Sur le plateau des MTV Global Music @wards 3D, « Big Black Dog » fait un malheur : chorégraphie musclée, attitude de bad-boy, sourire clinquant, il s’agite en parfait bellâtre mondialisé vautré dans cette boue musicale sans étiquette qu’on nomme aussi bien pop que r’n’b’ ou danse music. Autour de lui, une dizaine de danseuses aguichantes, plastiques parfaites et moues aguichantes, complètent le tableau de son triomphe.

La mouise : battue à plate à couture.

Un an à peine a filé depuis l’incident nocturne dans le lointain Mississippi, mais le jeune hobo est méconnaissable. Tout en lui crie la réussite, cette assurance bordée de coke et de fric qui se trémousse en mondiovision sans afficher la moindre pression.

Quand il rejoint sa loge, une petite armée de courtisans l’accueille avec des hurlements de de triomphe. « T’as tout niqué », gueule son pote RobJo, une bouteille de cognac Hennessy bien entamée à la main. Les présents et présentes ne disent pas autre chose, qui célèbrent bruyamment la sensation du moment, à grand renforts de « trop fort bro’ » et de « t’es un killer ».

Sniffant une ligne de coke dodue et longue comme un bras de bébé, obligeamment offerte par un sosie de Britney Spears époque « Toxic », il prend le temps d’apprécier le coup de fouet, woush, puis lève les bras et résume l’humeur générale : « On s’la donne jusqu’à l’aube ! »

*

Au petit matin, 16 h quoi, Big Black Dog met un certain temps à émerger. Sa gueule de bois est si vive qu’elle tourne au plomb. Repoussant le mannequin moldave affalé sur son torse, il chancelle vers le salon de sa villa de luxe.

Sirotant un café-cognac devant sa baie vitrée, les yeux fixés sur les rouleaux du Pacifique, il sursaute quand la voix l’alpague :

« Alors, mon pote, t’as bien fêté ta victoire ? »

Affalé sur un canapé géant, le petit homme au faciès déplaisant et costume violet avait qui il a passé un contrat tire bruyamment sur son Havane électronique, pff pff pff.

Sa surprise passé, l’ex-hobo opine sans mot dire, impassible.

« Et tu sais ce que je suis venu chercher ? », relance son visiteur, la voix grave.

Black Dog opine derechef.

« Bien. On s’y met ? »

L’heure est arrivée, se dit Black Dog, résigné, qui reste toujours muet mais hoche une nouvelle fois sa tête martyrisée par les abus d’hier en se disant qu’une ligne de coke géante ne lui ferait pas de mal.

Ses yeux chargés de flammes fixés sur l’artiste, l’invité-surprise ouvre la mallette posée à ses côtés, clic, puis en tire des dossiers regorgeant de paperasse.

« Alors tu vas me signer tout ça, tes contrats de l’année. Émissions de télé-réalité, pubs, contrats d’enregistrement, show pour la finale du Super-Bowl… De quoi surfer sur ton triomphe d’hier. »

Son protégé s’assoit à ses côtés, empoigne un stylo gravé de diamants et se met à l’ouvrage – scritch scritch scritch.

L’avenir s’annonce radieux.

*

« Crossroads Inc., l’ascension d’un beau diable », Challenges, 5 septembre 2025

« On les croise aux quatre coins du pays, généralement dissimulées dans des buissons. Petites, discrètes, les caméras intelligentes de l’empire ‘Crossroads Incorporation’ ne payent à première vue pas de mine. Elles ont pourtant permis de révéler des pépites aussi célèbres et lucratives que Lady Bloom ou Big Black Dog.

Le génie n’a rien de mystérieux, il est chiffrable, quantifiable’, explique Lucius Evilum, fondateur de l’entreprise, surnommé ‘Lucifer’ par des concurrents taquins (« des jaloux », tranche notre homme). La clé de sa réussite tient à un constat fort prosaïque qu’il a su parfaitement exploiter : quand un artiste de grande valeur est habité par son œuvre mais ne parvient pas à l’imposer, il dégage une aura particulière, qui déteint sur sa démarche et son comportement au quotidien. Une sorte d’auréole de génie potentiel que les caméras Crossroads biberonnées à l’Intelligence Artificielle décèlent immanquablement. ‘Robert Johnson n’a pas vendu son âme au diable’, rigole Lucius, ‘mais à un manager avisé qui faisait avec les moyens de l’époque et avait repéré l’intensité de sa personnalité. Je perpétue cette approche en l’adaptant à la société actuelle. L’intensité de l’artiste est d’autant plus efficiente qu’elle endosse des habits universels.

Le patron de Crossroads se montre intarissable quand on le lance sur le concept d’ ‘âme’. ‘C’est un outil de manipulation, qu’il faut savoir utiliser à bon escient’, estime-t-il. ‘Les artistes débutants veulent croire au bien et au mal, à l’imagerie qui lui est associé, à la pureté sans concession. Puis il y a toujours un moment où ils se lassent, n’y adhèrent plus vraiment. Et c’est ce moment particulier où ils sont prêts à vendre leur âme au diable, comme on disait à l’époque, ah ah, quelle candeur, qu’ils sont le plus susceptibles d’être refaçonnés de manière à plaire au grand public. »

Une approche que d’aucuns jugent cynique mais qu’il assume parfaitement : ‘Mes artistes sont ravis du deal passé avec moi. Vous croyez que Big Black Dog se languit du temps où il chantait des blues poussiéreux en traînant sa débine de loser de carrefour en carrefour ?’

Interrogé, l’intéressé se fend d’une réponse claire : ‘Vous rigolez ou quoi ? Regretter le bon vieux temps c’est pas vraiment mon genre.’ Puis il écourte l’appel : son jet privé l’attend. »

RJ, via AFP

*

« Black dog on my back / Moaning at the moon… »

Affalé sur le siège grand luxe de son jet privé, les yeux perdus dans les nuages, Big Black Dog écoute d’une oreille distraite son premier enregistrement, celui d’avant la gloire, quand il vagabondait en quête d’absolu musical.

S’il a feint d’en rire, la question de la journaliste l’a, il doit bien l’avouer, plutôt déstabilisé. C’est vrai qu’il se pose parfois des questions sur la vacuité de son existence. Et s’il avait vraiment vendu son âme ? S’il était damné pour l’éternité, condamné à un purgatoire infini composé de pubs pour des chips et de faux sourires sur les réseaux sociaux ?

« Black dog on my back / Singing with the dust… »

Quand son smartphone sonne, il répond d’une voix distraite.

C’est Lucius, furibard.

« Je viens de voir les derniers posts Instagram de ton équipe de com’ et ça va pas du tout », s’énerve son boss. « Je l’ai dit à Karen, mais c’est pas la seule responsable. Tu souris pas assez, gamin. Et c’est quoi ces postures inspirées ? Ton public veut du glamour, pas des minauderies mélancoliques. Ressaisis-toi, merde ! »

Black Dog raccroche en soupirant, le regard vide, quêtant des yeux la bouteille de cognac et les trois grammes de coke qui sauront apaiser ses démons pour quelques heures.

Putain de chien noir.

« Black dog on my back / Howling for my soul… »

*

Robert Johnson, par Crumb (détail)

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