Cauchemar entrepôt

C’est fou : après trois ans à bosser dans cet entrepôt, j’ai encore la boule au ventre chaque matin à l’idée de venir sillonner ses allées glauques pour que des trouducs reçoivent chez eux leurs babioles de merde.

Pas exactement la joie.

Surtout que j’ai bien conscience de faire partie du régiment des employés les plus fliqués de France, chacun de mes mouvements étant disséqué jusqu’à l’os par une gestion humaine fascistoïde.

Si je m’égare dans la mauvaise allée, bip la machine me reprend. Si je m’arrête pour saluer un collègue, bip elle me signale que je perds du temps. Et si je renverse un chariot, bip elle rameute mon supérieur qui débarque pour m’engueuler.

L’enfer sur terre, version management numérique.

À tel point que je n’aurais jamais imaginé pouvoir tomber plus bas.

Ô naïveté, compagne adorée.

*

C’est ce matin qu’on a appris la nouvelle.

Le messager : Steve, mon n+1, contremaître parfaitement horripilant et puissamment dévoué à la direction – caniche über alles.

Tandis qu’on bâillait en salle de réunion, le bougre se pâmait d’aise en nous décrivant notre nouvel « assistant régulateur interactif », régi par une application chargée de contrôler nos tâches et déplacements.

Rien de neuf sous le soleil noir.

Mais si Steve était surexcité, trépignait littéralement d’enthousiasme en nous projetant son power-point pourri, c’était parce qu’il y avait une fonctionnalité inédite, mêlant, je cite, « l’excellence managériale à l’évasion du divertissement ».

Sur le coup, on n’a pas tilté. On croyait que c’était simplement une manière de nous fliquer encore un peu plus, la routine.

Sauf qu’après cinq minutes de blabla, Steve a projeté sur l’écran une photo de ce chef cuisinier atrabilaire qui fait le bonheur des émissions télévisées consacrées à la cuisine : ce taré de Philippe Etchebest, roi de Cauchemars en cuisine.

What the fuck ?

 D’un coup, on a écouté Steve attentivement.

« Et c’est ainsi que sous les encouragements énergiques de ce grand chef étoilé, vous pourrez encore améliorer votre productivité, tutoyant ainsi la perfection professionnelle. »

Euh.

*

Une heure après, j’avais ma première interaction avec Philippe :

« Mais t’es vraiment une sous-merde, en fait. T’as pas capté que ta pile de bouquins était trop haute ? Tu connais pas le principe de la gravité ? Attends, je t’explique : quand une pile vacille, c’est qu’elle risque de s’écrouler ! Trop ouf ! »

Philippe était violet de colère, de grosses veines semblables à des limaces palpitant sur ses tempes.

Surprise du chef : je ne le visualisais pas sur écran mais en face de moi, sous forme hologrammique.

Drôle de sensation, comme si j’étais rabaissé plus bas que tout au beau milieu de mes collègues.

Puis il s’est éteint en chuintant et j’ai commencé à ramasser les 37 exemplaires du dernier Marc Levy éparpillés à mes pieds.

Reprenant ma route en traînant mon chariot, je suis passé devant Rachid, qui se prenait lui aussi une belle soufflante :

« T’as pas encore capté que pour se rendre de l’allée 23 au dépôt C, il faut passer par le tunnel de stockage extérieur ? Mais t’étais où à la grande distribution des cerveaux ? Parti pisser ? »

Rachid tremblait littéralement d’humiliation.

Ambiance.

*

Bien sûr, on a voulu protester.

Le soir même, on s’est réunis dans la salle de repos pour écrire une lettre à la direction, disant que ce nouveau dispositif était une honte et qu’on n’avait aucune envie de se faire injurier par un hologramme psychopathe.

Un coup dans l’eau.

Ce qu’on nous a répliqué dès le lendemain, dans un mail glacial : cette réforme s’inscrivait dans le cadre « professionnalo-ludique » impulsé par le gouvernement via la loi Brogniart d’août dernier. Il s’agissait de nous offrir un surplus de motivation tout en échappant aux « structures hiérarchiques classiques ».

On est plusieurs à avoir songé à démissionner.

Mais : les crédits à rembourser, le chômage, les études du petit dernier…

Bref, on est restés, s’habituant progressivement aux délirantes vagues d’insultes ponctuant chacune de nos erreurs.

Il faut bien gagner son pain.

*

De l’eau a coulé sous les cons. Après Etchebest, on a eu droit à Denis Brogniart. Si le premier nous insultait quand on s’emmêlait les pinceaux, l’animateur de Koh Lantah avait davantage vocation à nous insuffler la pêche par son insupportable sabir « motivationnel ».

Ça commençait à faire beaucoup.

Puis, il y a eu la goutte d’eau qui a fait déborder mon vase : l’irruption d’holo-Hanouna, dans la salle de repos. Finies les discussions avec les collègues : désormais on était censés prendre notre pause avec en fond sonore et visuel les envolées débiles de l’animateur préféré des Français – « Wesh les fanzouzes, on a bien taffé aujourd’hui ? »

Là j’ai dégoupillé.

J’ai bondi dans le bureau de Steve, gueulé « Je démissionne, charogne », puis sauté dans ma bagnole, tout heureux de rentrer chez moi pour annoncer à Vanessa que c’en était fini des humiliations – bien fini.

Quand j’ai poussé la porte, elle était dans la cuisine. L’embrassant, j’ai noté qu’elle était fort pâle et sentait l’alcool.

« Ça va pas ? », je lui ai demandé.

Elle a bafouillé, voix tremblante : « C’est l’autre, là, dans… dans le salon… obligatoire… ministère de la Santé… pas eu le choix… »

J’ai reconnu sa ganache dès que j’ai franchi le seuil.

Didier fucking Raoult.

Le roi des pandémies, en chair et en hologramme, plus bavard que jamais : « D’ailleurs je préconise un traitement immédiat à base d’hydrochloroquine dès la première phase de contamination, toutes les études ayant prouvé que… »

Je me suis pincé très fort le bras – je rêvais ou bien ?

« Et le président Macron m’a assuré… »

Je ne rêvais pas.

Gardant un calme olympien, j’ai rejoint Vanessa dans la cuisine.

Pianotant sur mon smartphone, j’ai fait jaillir notre joker pour les périodes de crise : les holo-Sex Pistols.

D’un coup d’un seul, Sid, Johnny et les autres ont déboulé dans la cuisine en bramant « Anarchy in the UK ».

On a pogoté jusqu’au petit matin en descendant deux bouteilles de pastis.

No future.

*

Fernand Léger, « Les constructeurs » (détail), 1950

*

Cette nouvelle a été publiée dans le numéro 189 du mensuel CQFD, paru au début de l’été.

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