Terre plate : l’incroyable vérité

Mike le sait.

Il a tout calculé, tout réfléchi, tout démonté.

Le pot-aux-roses est comme le roi : nu.

En l’occurrence :

La terre n’est pas ronde, mais plate comme un frisbee.

C’est une évidence.

Dévorante.

Scientifique.

Qu’il faut proclamer, imposer, écrire en lettres de feu.

On lui ment depuis trop longtemps.

On leur ment depuis trop longtemps.

Dans sa tête, c’est parfaitement clair :

Les savants juifs et francs-maçons ont concocté avec l’aide de l’armée américaine, de la Nasa, des fabricants de GPS et des politiques mondialisés cette fable disant que la terre est ronde, ceci afin de nous empêcher de nous organiser entre nous et de prendre conscience de la vraie nature des choses, à savoir que nous évoluons sur une planète tout ce qu’il y a de plus plate, situation remettant en cause des siècles et des siècles de propagande scientiste à la solde du grand capital.

Ces vérités, il compte bien les crier à la face du monde.

Et si quelqu’un espère le faire taire, il a intérêt à se lever tôt.

Car aujourd’hui c’est le grand jour, l’an 1 de la Vérité universelle.

*

Aujourd’hui, il décolle avec sa fusée pour dénicher les preuves du grand complot.

Mike y a consacré de longues années, à ce projet révolutionnaire.

Il y a mis toute son énergie, toutes ses pensées, tout son génie.

Et il a su s’entourer d’une équipe de pros dévoués, grignotés par la même soif de vérité et adhérents convaincus de la Flat Earth Society.

Ce jour-là, pas un ne manque à l’appel – braves petits, braves petites.

Ils sont tous là pour assister à son triomphe, à leur triomphe, le serrant dans leurs bras une dernière fois avant qu’il n’embarque dans sa fusée.

Elle est rouge et splendide, effilée, couverte des logos de ses différents sponsors – essentiellement des marques de boisson énergétique.

Quand il pénètre dans l’habitacle, il ne ressent aucune pression, simplement une grande détermination.

Les vrais héros ne tremblent pas, se dit-il, fier de lui, alors que le compte à rebours résonne à ses oreilles.

3.

2.

1.

Go.

*

Frschhh.

Il sait tout de suite qu’il y a un problème.

Un gros.

Oui, il a deviné ce que signifie ce bruit de déchirement qui lui a vrillé les entrailles.

Le ventre de la fusée a trop pesé sur la rampe de lancement provoquant l’arrachage des parachutes censés garantir son retour sur terre.

La suite s’annonce donc relativement compliquée.

Cuitas las bananas.

En attendant, la fusée continue à s’élever dans le ciel, laissant loin derrière elle les étendues désertiques de la Californie du Sud.

Il grimpe vers les étoiles.

Ou plutôt : vers ce point précis où l’atmosphère terrestre rencontre l’espace extra-atmosphérique, d’où il lui sera possible de photographier les preuves de la supercherie.

Avec son équipe, ils ont calculé qu’il aurait une vision suffisamment claire à cent kilomètres d’altitude.

Il doit s’accrocher, bordel, garder son calme.

Il a bien un instant de faiblesse, puisqu’il s’évanouit de terreur, mais c’est passager, l’affaire de quelques secondes.

Quand il reprend conscience, il est déjà à cinquante kilomètres du sol.

Et il se raccroche derechef à son objectif, pour le bien de l’humanité : photographier la terre et ses non-courbures.

Soixante-quinze kilomètres.

Il se refuse à regarder par le hublot, ne veut pas savoir, garde la surprise pour plus tard.

Serrer les dents.

Cent kilomètres.

Voilà.

L’heure de vérité.

Le grand moment.

Il colle son œil à l’objectif.

Fait le point.

Ouvre de grands yeux terrifiés.

Bordel de merde.

C’est pas possible.

Une tête d’opossum.

La terre a la forme d’une foutue gueule de possum, hirsute et roublarde.

En l’occurrence :

Quelques secondes son cerveau freeze, en apesanteur.

Putain c’était donc ça.

Le Grand Complot des Opossums.

Puis quelque chose claque, son cœur, son âme, on ne sait pas.

Et il s’affale sur son siège, définitivement.

Tandis que la fusée commence à redescendre, le grand autocollant collé sur le hublot principal par un neveu facétieux et un peu neuneu commence à se décoller.

Et on peut voir qu’en-dessous il y a cette inscription que Mike n’a pas pu lire.

« Chez Blue Fat Possum – barbecues 24h/24 ».

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