La terrasse pénitentiaire

C’est ce matin que le ciel est tombé sur ma pomme, à grand fracas. En l’occurrence : un coup de sonnette, trois coups de sonnette, un tambourinement forcené, des meuglements porcins, un bélier défonçant ma porte, blam, puis l’irruption martiale de trois agents municipaux fort peu sympathiques. De vraies fouines, même, qui me mataient comme si j’étais un genre de monstre, ricanaient à la vue de mes posters de Mark Zuckerberg et fouillaient dans mes placards en dégoisant sur mon autisme présumé.

Des poètes.

« Comme on nous a dit que t’étais du genre à bien aimer les écrans et la non-vie, on est venus vérifier », a grincé l’un deux quand j’ai demandé de quel droit ils avaient enfoncé la porte.

Typique de l’époque et de son arrière-goût de pastille Vichy : on m’avait poukave. Mais plutôt que d’enquêter infra-neurones pour déterminer lequel de mes horribles voisins et voisines avait pu jouer au Judas, j’ai tenté d’amadouer les intrus, d’une voix mielleuse où piaillait ma fausseté : « Voyons, Messieurs, je suis comme tout le monde depuis les incidents : je déteste la vie virtuelle. »

« C’est ce qu’ils disent tous », a répliqué l’ostrogoth numéro deux, colosse rousse occupée à dépecer de ses pognes une pile de linge sale montant jusqu’au plafond.

Comme ils avaient fait venir un chien renifleur, un certain « Didier », créature à poils ras oscillant entre le pitbull et l’opossum, il n’a pas fallu longtemps pour qu’ils mettent la main sur ce qu’ils cherchaient : un smartphone et un modem artisanal, planqués sous une latte de plancher.

« Ton compte est bon », a lancé la montagne rousse, suscitant en moi un mélange d’envie de pleurer et de rire – niveau champ lexical, on barbotait en plein Pinot simple flic.

Mais ça n’avait rien d’une comédie. La preuve : les menottes ont grincé sur mes poignets.

*

Après deux heures d’attente à cogiter comme un dingue, on m’a amené un compagnon de cellule. Chaumard, qu’il s’appelait. Un mélange entre pile électrique tremblotante et dadais aux yeux mouillés. Le gonze était encore plus flippé que moi, ce qui m’a redonné un peu de peps.

« Toi aussi, t’étais en Résistance ? », que je lui ai lancé.

Coincé dans ses sanglots, ouin ouin c’est trop injuste, il n’a d’abord pas pu répondre. Mais on avait le temps, beaucoup de temps, si bien qu’il a fini par se calmer. Il m’a alors narré ses malheurs. Jeune informaticien sans histoire, il s’était retrouvé au chômage après la pandémie numérique. Il avait bien tenté de se reconvertir dans l’horticulture, mais les sécateurs et les bégonias n’étaient pas son truc – mais alors pas du tout. Alors il avait replongé, pas à pas. D’abord des enfantillages : un vieux Nokia pour jouer au Serpent, puis un PC hors d’âge et un CD-ROM d’Age of Empires 2. Le grand bond était venu plus tard, un soir de courage à la Jean Moulin : une connexion pirate sur le réseau Résistance.

En taillant le bout de gras, j’ai fini par comprendre que je le connaissais, ce bougre : Chaumard, c’était Chaum23, le gars avec qui hier encore je discutais en ligne de l’avenir. « Un jour, on sera comme les riches », qu’il m’avait dit, « on pourra se connecter sans se cacher ».

Bien vu, gros, en plein dans le mille.

*

Vieille hippie sur le retour, la juge est allée droit au but.

« Monsieur Chien Noir, vous êtes un citoyen asocial et peu porté sur la vie en communauté. »

J’ai haussé les épaules : difficile de le nier.

« Depuis la pandémie, la justice a décidé de ne plus s’encombrer de clémence avec les cas de votre espèce. Après tout, si le virus de la solitude rôde toujours, c’est parce que des gens comme vous s’entêtent à surfer sur le web en répandant la maladie. »

J’aurais voulu répondre que c’était un peu plus complexe que ça, ma petite dame, qu’on savait bien que les riches et les puissants se la donnaient grave sur Insta et YouPorn sans souci de santé publique, que l’inégalité de traitement numérique morcelait notre monde, mais elle ne m’a pas laissé ouvrir la bouche.

« C’est pourquoi je vous condamne à trois années de non-confinement absolu, en terrasse pénitentiaire. Vous verrez les détails avec le juge d’application des peines. »

*

Ledit JAP était un quinquagénaire austère aux dents pourries, boudiné dans un tee-shirt Che Guevara. On sentait bien que ma pomme il s’en tapait royal. Quand j’ai insisté sur le fait que j’étais un peu asocial et que j’avais du mal avec les lieux où il y avait beaucoup de monde, il a ricané d’un rire puant où dansaient mille graillons : « On peut dire que tu vas être servi, mon gars. C’est justement le principe de ta peine, de te foutre au milieu des gens, là où tes petites manies individualistes ne pourront pas se développer et où tu ne propageras pas le virus du confinement. »

D’autorité, il m’a placé au Bar des Sports, un établissement de l’Est parisien croulant d’habitués vociférants, de gauchistes à tignasses puantes et d’ivrognes refaisant le monde.

L’enfer, goût beaujolais.

*

Je suis assigné à la table numéro 3, placée à quelques mètres du comptoir. Une sorte de carrefour à emmerdeurs. Il est fréquent que des gens viennent me parler des résultats du foot ou des forfanteries du gouvernement. Je feins alors d’être très absorbé par les mots fléchés du journal du jour – « haine de l’espèce humaine », en douze lettres… Mais ça ne les décourage pas, ils dégoisent et dégoisent, insupportables pies aux remugles alcoolisés. Certains semblent même m’avoir pris en sympathie, me donnent du « Ça va mon petit Chien Noir ? » ou du « Toujours le seum, mon gars ? », ce qui m’emplit d’une terreur sans nom.

La nuit, ils ne dorment pas, mais chantent et refont le monde, tandis que je tente de me boucher les oreilles en frissonnant d’horreur – mon empire pour un terrier.

J’ai notamment pris en grippe un groupe d’individus particulièrement bruyants, qui s’évertue soir après soir à développer des « stratégies d’insurrection ». Selon eux, il fallait d’abord se débarrasser des écrans pour que la suite vienne, à savoir l’écroulement pur et simple du capitalisme. Ils sont persuadés que ça ne saurait tarder. Des tarés.

Le pire : je déteins. Je n’ai tiré que trois mois et déjà je ne me reconnais plus. Il m’arrive d’avoir envie moi aussi de chanter « L’Internationale déconfinée » à plein gosier ou de goûter cette étrange mixture qu’ils appellent pastis et s’enfilent à pleines brouettes.

Nom d’un Alain Madelin, la fin est proche.

*

Le Parisien, 27 avril – « Un dangereux détenu s’échappe d’un bar de Belleville »

« “Je le sentais pas celui-là, trop sinistre. Un genre de geek, comme on disait dans le temps, quand la jeunesse était cinglée et le monde un grand repli sur soi.” Voilà ce qu’a déclaré Eddy Leroux aux enquêteurs. Son établissement accueillait depuis quelques mois Chien Noir, dangereux détenu condamné pour réclusion numérique à une peine de trois ans de sociabilité. Mais dans la nuit du 26 avril, ce jeune malfaiteur a brisé son verre de pastis et couru vers la sortie en plein milieu d’une soirée karaoké, profitant du moment de flottement provoqué par une interprétation particulièrement ratée de “Zaï Zaï Zaï Zaï”. Le procureur a indiqué que les meilleurs ivrognes de son effectif étaient sur l’affaire et que l’évadé ne courrait pas longtemps. “Nos compatriotes doivent savoir qu’on ne bafoue pas ainsi les lois de la terrasse en pleine pandémie numérique”, a déclaré le Président Michu, bourré comme un Petit Lu, lors d’une conférence de presse spéciale. Il a ensuite incité les Français à soutenir la filière viticole et à ne rien lâcher dans leur reconquête des terrasses, ce “patrimoine éternel”. Et d’entonner l’hips hymne national, à grand renfort de trémolos – “Le jour de boire est arrivé”. »

*

Dessin d’Étienne Savoye

Ce texte a été publié dans le numéro 187 du mensuel CQFD

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