L’encre de tes vieux

« C’est au péage de Vitrolles que tout a dégénéré.

Foutue Vitrolles, toujours dans les mauvais coups.

Foutus péage, toujours dans les mauvais coûts.

Moi, je ne demandais rien à personne. Je débarquais de mon entracte agricole Limousin, jouasse et de bonne humeur, frimant dans ma Dacia Logan de première classe, m’apprêtant à retrouver Sœur Marseille et ses terrasses. Et puis au moment de payer, ce rituel où en temps normal j’invective l’ogre Vinci dans les termes les plus crus et orduriers, je me suis rendu compte que j’étais dans une file où l’on ne pouvait payer qu’avec son smartphone, via l’application ‘Toroute’.

La poisse : je n’avais pas de smartphone.

Que faire ?

Reculer pour changer de file ?

J’ai jeté un œil dans le rétro et constaté que c’était impossible : trois voitures avaient pris place derrière moi.

Et déjà, je le sentais, ces quelques secondes de battement donnaient à leurs conducteurs de furieuses envie de jouer du klaxon.

Et moi : je déteste les klaxons – ma hantise.

Sentant le traquenard tisser sa toile, j’ai entrepris d’aller expliquer mon cas au premier concerné.

Ledit conducteur a descendu sa vitre de mauvaise grâce. Un type d’environ trente ans à la musculature imposante, faciès pas commode, genre Vin Diesel encarté au RN, moulé dans un criard t-shirt proclamant son amour du Macumba de Melun.

Quand je lui ai exposé mon dilemme, il a jappé, tout en hargne :

Et quoi ? Tu t’imagines que je vais reculer, mon con ? T’as pas vu qu’il y a du monde derrière ?

J’allais lui répondre qu’il me suffisait de dire aux deux autres voitures de faire de même, mais un simple coup d’œil m’a appris que la situation s’aggravait. Elles étaient six, désormais, et de chacune d’elles jaillissaient des regards peu amènes affûtés comme des poignards.

Secouant ma torpeur accablée, monsieur muscles m’a indiqué d’une voix chargée d’hormones et de mépris qu’il y avait un interphone pour les cas de ce genre et que ce serait bien que j’aille fissa régler le problème, parce que sinon il se chargerait personnellement de me donner un coup de main et que ce ne serait pas la même musique.

J’ai dit merci beaucoup en pensant gros con, fait des gestes d’apaisement à la ronde, genre désolé désolé en roulant des épaules comme un mannequin épileptique, puis j’ai couru vers mon destrier motorisé.

Sur la borne automatique, il y avait bien un bouton ‘assistance téléphonique’, que j’ai enfoncé d’un doigt tremblant. Quelques secondes, et une voix robotique m’a demandé quel était mon problème.

Je me suis trompé de file et je suis bloqué à la caisse’, j’ai dit, ne mentionnant pas qu’un bodybuildeur fou de rage allait débarquer rapido si elle ne me sortait pas de ce mauvais pas.

Vous avez oublié votre smartphone ?’, a interrogé la voix.

Non, c’est pas ça.

Quel est votre problème, alors ?

Merde. Piégé. Je ne me voyais pas expliquer à cette voix que je n’avais pas de smartphone parce que, tout simplement, je n’en voulais pas. Que même je haïssais ces petits condensés de déconfiture sociale. Les robots ne comprennent pas ce genre de choses. Alors j’ai voulu biaiser.

Excusez-moi, j’avais mal compris votre question. En fait, vous aviez raison : j’ai oublié mon smartphone chez moi.

Oh, c’est très simple dans ce cas : il suffit que je me connecte à votre place et que je fasse le virement automatiquement. Quel est votre numéro ?

Euh. Bin. Euh.

Capacités d’improvisation : au top.

Et mes aisselles : deux étangs de sueur.

Je répète la question : quel est votre numéro ?

Pris d’une inspiration, j’ai inventé recta un numéro adéquat.

06 69 69 69 69.

Ok. Veuillez patienter.

J’ai attendu le verdict, notant que dans mon dos les coups de klaxons commençaient à se multiplier, provoquant à chaque occurrence un effet fort désagréable sur ma personne, entre le bondissement et le blocage de nerfs.

Puis la voix est revenue.

Madame Sylvette N’Krumoh ? Je note qu’il y a un problème de concordance entre votre plaque d’immatriculation et le numéro indiqué. Êtes-vous sûr de m’avoir donné le bon ? Auquel cas je vous inviterai à patienter pendant que je signale votre cas aux autorités.

Les deux étangs viraient océans.

Quant à mes nerfs : plus tendus que des cordes de clavecin.

Du coin de l’œil, j’ai vu que le jeune bœuf ouvrait sa portière et extirpait sa carcasse de son véhicule.

Dans le même temps, la valse des klaxons a repris de plus belle, martelant ma cervelle à grands jets auditifs.

Et la voix a repris : ‘Madame N’Krumoh, je vais appeler les autorités si vous ne…

Alors j’ai craqué.

JE N’AI PAS DE FOUTU SMARTPHONE !

Ma voix avait jailli à un volume sonore fort élevé.

La tension, vous comprenez.

En un sens, l’effet immédiat semblait positif, vu que le bœuf refluait désormais vers sa voiture, à la crabe. Je l’ai vu s’emparer de son téléphone et composer rapidement un numéro pendant que la voix répondait à mon coup de semonce :

Je n’ai pas compris. Pouvez-vous répéter ?

Ce que j’ai fait, d’une voix plus contrôlée.

Quelques secondes de silence.

Quelques autres secondes.

Deux ou trois éternités.

Madame Robot restait coite.

Dans son char d’assaut, bigo collé à la gueule, le bœuf parlait à toute vitesse en me pointant du doigt.

Puis il est sorti derechef et s’est dirigé vers la voiture située derrière lui.

J’ai tapoté l’écran de la borne.

Oh, Madame, vous m’entendez ? Que se passe-t-il ?

Pas de réponse.

Mon corps tout entier était en nage.

J’ai réfléchi quelques secondes aux possibilités, puis j’ai regardé de l’autre côté de la barrière, vers cet horizon liberté qui semblait davantage se dérober à chaque seconde.

C’est là que je les ai vus, à une grosse centaine de mètres : trois flics s’approchant à la sournoise, la main sur le taser.

Au-dessus d’eux et se dirigeant lui-aussi vers ma pomme : un drone équipé de grenades assouplissantes.

Derrière-moi, j’entendais les vociférations de l’homme-bœuf : ‘Je vous jure qu’il n’a pas de smarphone, il l’a dit à la machine. Venez ! On vale choper !’

Recta, j’ai dégoupillé.

D’un bond, j’ai sauté dans ma voiture, enclenché la première et mis les gaz.

Mon calcul : cette fichue barrière n’a pas l’air bien solide…

Trois secondes après, le nez en sang et le volant dans les dents, j’avais ma réponse : si, elle l’était.

Le temps de glisser mon corps meurtri hors de l’habitacle, les flics n’étaient qu’à quelques mètres. Idem pour les pékins vengeurs suivant leur musculeux guide suprême.

Telle la biche printanière lardée de chevrotine, j’ai bondi, filant sur ma gauche, zigzaguant entre les voitures arrêtées et les barrières, dispersant dans ma course une piste d’hémoglobine.

J’entendais dans mon dos un barouf d’exclamations, où le ‘chopez-le’ régnait en maître, de plus en plus proches.

Essoufflé, les poumons encombrés par mes trois paquets de Camel hebdomadaires, j’ai compris que question course à pied je ne faisais pas le poids.

Alors j’ai obliqué sur la droite, direction l’autoroute.

Sous mes pieds, la piste de bitume défilait au rythme de mes halètements, tandis que des poids lourds me doublaient en klaxonnant comme des dingues.

Tiltant que dans cet environnement mon espérance de vie était d’environ trente secondes, j’ai jailli sur la droite, direction le terre-plein herbeux et les fourrés.

Mon objectif : dénicher un petit terrier où m’enterrer pour quelques millénaires.

Une Renault Fuego immatriculée 88 en a décidé autrement, coupant ma route et mon élan.

Après le choc, j’ai volé sur quelques mètres avec en tête un troublant mélange de soulagement et de terreur.

Puis, ploutch, je me suis écrasé au sol comme un fruit trop mûr.

Macabre festin des sens : mal partout, impossible de bouger, et la conscience affolante que la meute vengeresse approche.

Un premier visage s’est penché vers moi, képi sur le crâne. Puis un deuxième, à faciès porcin.

Alors, charogne, on n’a pas de smartphone ?’, a ironisé le premier.

T’as eu ce que tu méritais, marginal de mes deux’, a épitaphé le second.

Poussant mon dernier souffle, j’ai songé au Christ crucifié, rapport à mon éducation judéo-chrétienne et à mon complexe de martyr.

Puis j’ai cliqué sur l’appli @mort. »

*

Les yeux posés sur sa tablette, Violette Rollot, terminale e-littéraire, ricane en relisant la dernière phrase.

Quel naze, ce personnage.

Quel nul, ce narrateur.

Quelle stupidité crasse, cette fin.

Et dire que c’est ce genre de vieilleries qu’on leur fait étudier, alors qu’Internet regorge d’écrivains qui en 280 signes te refont le monde avec éclat et paillettes.

« Tout le monde a fini de lire ? », interroge cette conne de Madame Lumignon. « Alors, vous avez quinze minutes pour me faire un résumé que vous posterez sur le groupe Whatsapp ».

Studieuse, première de sa classe mais volontiers critique, Violette commence à pianoter.

« C’est l’histoire d’un vieux type dépassé qui a eu ce qu’il méritait. L’auteur, Chien Noir, semble porter sur son personnage un regard chargé de compassion, ce qui pour quelqu’un de ma génération est un peu difficile à comprendre. Pourquoi s’entêter à refuser un objet qui lui permettait de rester connecté à son époque ? Par ailleurs, le style du texte, son langage ‘vulgaire’ et ses métaphores maladroites (« biche printanière », « fruit trop mûr »….) donnent à l’ensemble un côté poussiéreux. On a souvent comparé Chien Noir à des auteurs cédant aux facilités mais néanmoins fort impactants, comme les Prix Nobel de e-littérature @JasonStatham ou @OphélieWinter. C’est à mon sens lui faire beaucoup d’honneur. Ce vieil aigri alcoolo n’avait pour lui qu’un seul atout : sa marginalité proclamée et visiblement artificielle. »

Elle relit la dernière phrase, se dit qu’elle a poussé le bouchon un peu loin, l’efface et ajoute une fin moins mordante.

« À force de ne pas vivre avec son temps, l’auteur a fini par être rattrapé par ses propres peurs, qui alourdissent ses écrits. »

Bim, emballé c’est pesé.

Elle envoie sa critique et passe les cinq minutes suivantes à faire défiler des photos de @JasonStatham, qui lui au moins sait allier plume et muscles – pas comme ce crétin anorexique de Chien Noir, dont les dents jaunes peuplent ses cauchemars.

*

2082, Los Angeles II. Réveillé aux aurores pour sa session de stretching créatif, Jason Statham est fort jouasse ce matin. Il a retrouvé le pep’s de ses vingt ans, quand il agitait ses saillants et huileux pectoraux sur des clips d’indie-dub. Sans doute que la fierté d’avoir encore une fois fait la couverture de It’s Time hier n’y est pas pour rien. Et puis cette espérance de vie illimitée est quand même une sacrée bonne chose – vive la science, nom d’un slip.

Sifflotant, il saisit son aiguillon électrique, une boîte de Canigou et un cubi de rosé, puis déverrouille la porte de la cave. Descendant les marches, il annonce sa présence à l’homme qu’il a kidnappé il y a bientôt soixante ans :

« Chien Noir ? C’est l’heure de ta pâtée. J’espère que t’as bien bossé cette nuit. Mes lecteurs s’impatientent. »

Une petite voix lui répond, fluette et misérable :

« Oui maître, j’ai travaillé d’arrache-pied. »

Jason ne jette pas un regard à la créature misérable affalée sur un futon jaune sous un poster d’André Agassi, mais se dirige vers le petit bureau sur lequel est posé un smartphone dernière génération.

Il s’en empare et l’ausculte, constatant vite qu’il n’y a rien à en tirer, que l’autre enfoiré n’a rien pondu.

Courroucé, il lance d’une voix menaçante : « Chien, il n’y a aucun nouveau fichier texte. Est-ce que par hasard… »

Se retournant au milieu de sa phrase, il voit que la créature hirsute aux dents noires lui tend un paquet de feuilles maculées d’encre.

Trois secondes à serrer les dents, ne pas s’énerver, ne pas s’énerver, puis :

« Tu as recommencé ? Mais c’est pas vrai, ça ! Tu sais bien que je ne supporte pas le format papier et tes récits rédigés à la plume. Je suis allergique à l’encre, bordel ! »

La créature tente de s’expliquer, mais elle ne produit qu’une litanie de mots épars sans queue ni tête, où surnagent « pas taper » et « la faute au stylo »..

Inflexible, Jason lâche son verdict : « Je ne voulais pas en arriver là, mais tu ne me laisses pas le choix : tu es privé de rosé jusqu’à nouvel ordre ».

Et le plus grand acteur-écrivain du 21e siècle, douze Nobel de Cristal et sept Goncourt galactiques, remonte l’escalier en emportant le cubi, marmonnant « sale clebs » dans sa barbe taillée au cordeau. Alors qu’il verrouille la porte de la cave, un mugissement de tristesse ébranle la cave, suivi par un torrent de sanglots.

Bigre : ça ne s’arrange pas.

*

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