Better dead than red

[Paris, VIIIe. Lundi 23 novembre, 16h45, conférence de rédaction d’un magazine positionné au « centre-droit » et à parution hebdomadaire. Une trentaine de personnes sont disposées autour d’une immense table, les mines graves. Pour point focal, Jaffrin, un homme à barbe blanche et faciès de caniche affalé dans un fauteuil de cuir rouge. Tirant comme un forcené sur sa vapoteuse, il livre ses considérations avec une molle passion, enrobée d’auto-satisfaction.]

« Bon, je ne tiens pas spécialement à nous jeter des fleurs, mais je dirais qu’au regard de la crise actuelle on tire plutôt bien notre épingle du jeu. Notre une sur les ‘profiteurs de la crise sanitaire’ a cartonné, avec avalanche de commentaires outrés sur les réseaux sociaux. Je tiens d’ailleurs à féliciter Mazurot pour son papier sur le trafic de masques dans les Centres de Rétention et la filière auvergno-zaïroise : ça c’est du buzz ! Mais le bout du tunnel est loin, il ne faut surtout pas se relâcher. C’est pour ça que j’ai décidé de taper un grand coup le pour le prochain numéro. »

[Il s’interrompt, observe la cour de journalistes, lesquels se tiennent sages et semblent boire ses paroles. Ils sont parfaits ces petits et petites, se dit-il, avant de lâcher le morceau.]

« Voilà ce dont il est question : j’ai longuement parlé avec Bouchot, du ministère de l’Intérieur, et il m’a assuré que l’anti-terrorisme est sur un gros coup. Il y aurait en France des myriades de cellules dormantes grouillantde militants d’ultra-gauche prêts à passer l’action en profitant des désordres actuels. Et mes contacts au gouvernement sont prêts à nous donner beaucoup d’informations en la matière, notamment sur une petite communauté de Haute-Vienne qui sous couvert d’une ferme collective aurait amassé un arsenal conséquent d’arcs et de frondes, sans nul doute en vue d’attaquer la police. Il y a aussi les cisailleurs de barbelés du Cantal, la recrudescence des tags anti-démocratie dans le 19e arrondissement parisien et un groupe marseillais fort nébuleux qui vient de publier un ouvrage subversif intitulé C’est bientôt fini ce bordel, ou bien ? sous le pseudonyme collectif de Comité Xanax de la Muerte. De quoi mitonner un dossier explosif. Je veux tout le monde sur le coup, compris ? »

[Légers bruissements dans l’assemblée. Une main se lève, déterminée. Elle appartient à Samantha, du service écologie, une rousse explosive qu’il a embauché pour des raisons esthétiques plus que professionnelles mais se révèle un sérieux caillou dans son mocassin. Il lui laisse la parole en renâclant, la voix chargée de graviers.]

« Oui, Samantha, tu as quelque chose à dire ? »

[Malgré l’ambiance et les regards courroucés de ses voisins, elle ne se laisse pas impressionner, se lance avec aplomb.]

« Un peu que j’ai quelque chose à dire. Ça fait trois mois qu’avec Chapuis on bosse sur le dossier ‘Planète en danger’, avec de longs papiers sur feu l’Antarctique, sur la submersion de la Bretagne, sur l’explosion du réacteur 3 de la super-centrale de Tachkent, sur les retombées écologiques du plan ‘super-croissance’et, comme de juste, sur la récente mutation du méga-virus qui décime le monde. Alors le coup de l’ultra-gauche qui fait joujou dans son coin, ça me semble, un peu, euh, comment dire… relativement sans intérêt. D’autant que ça fait cinq numéros que notre dossier est repoussé pour des sujets annexes, comme ‘Le péril franc-maçon’ ou ‘Les nouveaux ayatollahs du politiquement correct’. »

[Jaffrin, qui bout intérieurement, se glisse in petto un petit mémo interne où clignote furieusement le mot licenciement, avant de lui répondre d’une voix non moins assurée.]

« Vous débarquez juste dans notre rédaction, ma petite, alors je pense qu’il va falloir apprendre à vous adapter et à comprendre les vrais enjeux de la presse. Vos confrères et consœurs l’ont bien compris, euh, n’est-ce pas ? »

[Il jette sur l’assemblée un regard menaçant. Pas un ne moufte. Satisfait, il continue.]

« Et je peux vous garantir que le sujet de l’ultra-gauche est tout sauf anodin. Je sais de source sûre que le Président veut en finir avec la subversion qui rôde et constitue une menace autrement dangereuse que ce petit réacteur de mes deux situé dans un pays dont tout le monde se contrefiche. Pour ma part, je suis de l’ancienne école, celle qui pense que la Cinquième Colonne n’a pas baissé les bras et que l’agitation gauchiste est un péril si elle ne passe pas par le parlement. Better dead than red, comme on disait à l’époque de la Guerre Froide. Et puis si on ne s’empare pas du sujet, on laisse une voie royale à ces Jobards de La Nouvelle Marianne ou du Point-virgule, qui nous dameront le pion. Pas question ! »

[Son interlocutrice tente d’en placer une.]

« Mais la crise sanitaire exige davantage de »

[Il la coupe.]

« La crise sanitaire, nous en parlerons en pages ‘Actu France’, avec l’interview du ministre Verrat, qui se veut d’ailleurs parfaitement rassurant. Et puis on a la section ‘Bien-être’ qui évoque les bienfaits de la méditation transcendantale en temps agités. Je vois mal ce qu’on pourrait faire de plus. »

[Mollement, il s’extrait de son fauteuil, produisant ainsi le bruit d’une bouteille qu’on débouche, plop.]

« Sur ce, Messieurs-dames, cette réunion est terminée. On a du boulot. J’attends les divers chefs de service dans mon bureau pour monter le chemin de fer. Évelyne, tu passeras à 16h afin qu’on fasse le point sur les ressources humaines [regard appuyé sur la petite Samantha]. Bonne journée à tous. »

[Les journalistes se lèvent et se dispersent en discutant avec animation, joyeux comme des pinsons. Quelques-uns, les plus en grâce, s’approchent du patron pour le féliciter et dire du mal de l’importune à crinière rousse. Par la fenêtre, nul ne voit un grand nuage rouge se déployer à l’horizon, précédé de ce qui ressemble fort à quatre poneys montés par des cavaliers armés jusqu’aux dents.]

*

Feu Paris, trois ans plus tard. Un jour gris se lève sur une plaine dévastée qui jadis fut une ville. Le sol semble briller, couvert qu’il est de supra-particules irradiantes. Des chats à trois têtes rôdent en quête de rats mutants. Une odeur de putréfaction et de pétrole s’infiltre jusque dans les recoins du ‘bunker-médias’ situé sous l’ancienne Place de l’Opéra. Construit à une trentaine de mètres sous la terre, spacieux et luxueux, il accueille cinq journalistes de renom, sommités de l’ancien temps. Il y a là Jaffrin, que l’on ne présente plus, mais aussi Polonio, Bourbier, Marandoni et Elkraf.

Si le monde s’est volatilisé, eux ne sont pas à plaindre. Tout est prévu. Ils ont de quoi manger et boire pour les cinquante ans à venir. Surtout, ils ne manquent pas de nourriture intellectuelle, cloîtrés qu’ils sont entre gens qui savent disséquer le temps présent. Bien sûr, ils s’engueulent parfois, s’agacent mutuellement. Polonio trouve que Bourbier en fait souvent trop avec ses messages enregistrés à destination de la « Terre Libre », où il dégoise face caméra en triturant de manière fort malsaine son écharpe rouge, équivalent freudien d’un doudou-phallus signalant un stade anal mal digéré. Et Marandoni met à l’occasion les présents mal à l’aise avec une considération malvenue sur les « jeunes chairs disparues qui hantent sa nostalgie ». Mais dans l’ensemble, ils s’entendent comme larrons en foire. Et c’est visiblement le cas aujourd’hui, jour hebdomadaire de conférence de rédaction.

C’est Bourbier qui lance le bal, ravi de pouvoir clouer le bec à ses confrères avec ses révélations exceptionnelles.

« Les amis, j’ai du lourd. Hier soir, j’ai passé un petit coup de talkie-walkie au bunker de l’Intérieur. Et vous devinerez jamais ce que m’a dit Galurin : il y aurait en France, sur les cendres même du désastre, une recrudescence de l’agitation insurrectionnelle. Même que… »

Elkraf le coupe.

« Oh mais ça corrobore tout à fait ce que m’a dit le bunker de l’Élysée. Il paraît que dans le Limousin des légions de gauchistes tapis dans des terriers de blaireaux affûteraient leurs armes afin de »

Marandoni s’interpose.

« Ça c’est extraordinaire ! J’ai justement eu mon pote du bunker de la Santé au téléphone. Il m’a assuré que les livraisons de pilules d’iode par drones géants seraient ralenties par les syndicats qui… »

Et ainsi de suite.

Très vite, ils parlent tous en même temps, avec excitation, postillonnant dans leurs verres de crémant en se congratulant sur ce numéro qui s’annonce extraordinaire. Même qu’ils vont l’intituler, pavé dans la mare : « Sous l’apocalypse, le péril ultra-gauche »

L’ambiance est bien un tantinet gâchée quand la jeune stagiaire Clarissa passe une tête dans la salle, pour s’enquérir du sort de sa longue enquête sur « les possibles alternatives au chaos et à la mort souterraine », mais elle est vite renvoyée à son statut par un Morandini hautain :

« Ma petite, tu n’y connais rien à tout ça. Alors tu nous ramènes des cafés et tu la boucles. On a des choses sérieuses à discuter, ici. »

Et la valse des conversations de reprendre, entre deux bouffées de cigare, trois petits fours et de belles citations de feu leur pape intellectuel, Elkabou.

Ici, tout n’est que luxe, calme et nombril lustré.

C’est Jaffrin qui résume le mieux le sentiment des présents, quand il lâche, au détour d’une considération sur l’avenir des médias :

« Il faut dire ce qui est : si on n’était pas là, la liberté d’informer n’existerait plus et la démocratie vacillerait. »

Hochant doctement la tête pour expriment leur assentiment, ils lèvent leurs verres et trinquent.

« À notre mission sacrée : informer. »

Le joyeux tintement du cristal entrechoqué n’est même pas couvert par le cri déchirant du chat à trois têtes hurlant à la mort trente mètres plus haut, cerné qu’il est par une horde de rats mutants.

*

George Grosz

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