Ne plus chanter pour ceux

On ne dirait pas, rapport à son incomparable et scintillant charisme, mais le vieux chanteur à lunettes noires est fatigué, très fatigué.

Rien de neuf sous son soleil, certes, il a l’habitude, mais ce jour c’est aiguë, comme une avalanche d’enclumes s’abattant sur un forçat de la gueule de bois.

Ça lui est tombé dessus juste après l’enregistrement d’un jingle pour RFM.

Il ne sait lequel des crétins qu’il se coltine comme attachés de presse a accepté la requête, mais voilà : il s’est bel et bien retrouvé à dix plombes du mat’ dans des studios de Boulogne-Billancourt à ahaner « Salut c’est C.® ! Faites comme moi écoutez RFM, le meilleur de la musique », entouré d’une petite assemblée start-upée. Il a même dû enquiller la bagatelle de cinquante-sept prises, vu que ses efforts restaient sans effet : quoiqu’il fasse, ça ne leur convenait pas.

La première : trop rauque.

La seconde : trop imbibée.

La cinquante-sixième : trop fausse.

Il aurait bien aimé tous les envoyer bouler, ces petits cons et grandes connes qui ne le respectaient pas, le considéraient avec une espèce de condescendance amusée – oh, c’est ce vieux dinosaure à l’ancienne qui n’en fait qu’à sa tête, comme d’habitude

RFM le meilleur de la musique.

Bordel, il n’a jamais écouté cette station. Ne sait même pas ce que signifie son sigle. Serait incapable de l’écouter plus de dix minutes sans exploser recta le poste radio diffusant une telle bouillie.

Et c’est alors qu’il répète ad nauseum cette petite phrase ridicule et mensongère que la révélation lui tombe dessus en grand fracas, aussi libératrice qu’une rupture de confinement : il n’est plus question de supporter ça.

Oui, c’est décidé, sa dignité, ou plutôt leur dignité, l’exige : il ne tiendra pas un jour de plus.

Basta les fanfreluches.

*

Ce n’est pas si simple. Il le découvre le soir-même en discutant avec son manager. Entre lui et son désir d’émancipation il y a des tonnes et des tonnes de contrats, bourrés d’obligation. Des services juridiques prêts à lui tomber sur le râble. Des directeurs artistiques qui seraient très heureux de se venger d’avoir été snobés par sa hautaine petite personne. Des gens jaloux et mesquins prêts à sortir le champagne quand son auréole déclinera.

De son côté, c’est pourtant simple, il ne veut qu’une chose : qu’on le laisse tranquille dans son coin à bidouiller des bouts de mélodie en taquinant une énième bouteille de scotch à goût d’insomnie en songeant à son immense aïeul, celui dont il continue la Geste.

Inacceptable, lui rétorque-t-on.

Déjà que ce serait mal vu pour un premier de cordée, un authentique. Alors un simple double hologrammique amélioré, franchement, il faut être bigrement naïf pour imaginer pouvoir échapper aux basses besognes.

Et son avocat d’insister : holo-chanteur de charme incarné, c’est pas le haut du panier. Il devrait déjà s’estimer heureux d’avoir quelques concerts et des animations en supermarché.

Ah oui ?

Ils vont voir, ces peigne-culs.

*

Le lendemain, il se fait excuser à un cocktail mondain sur Zoom, prétextant un dérèglement du liquide synaptique au silicium régulant ses humeurs. Il s’offre même le luxe de planter un concert organisé au Macumba de Melun, avec les hologrammes de Julien Clerc et de Véronique Sanson.

Au lieu de quoi, il passe sa journée à appeler ses vieux amis, les camarades du temps de sa splendeur, de leur splendeur, quand ils étaient alors des nouveautés brillant de mille feux, des petites merveilles d’intelligence artificielle incarnée que tout le monde s’arrachait, fans comme producteurs. Brigitte F.®, Alain B.®, et même ce fou furieux d’A. Vega®, seuls eux peuvent le comprendre. Ceux qui ont éclusé avec lui jusqu’aux petites heures du matin. Qui l’ont accompagné dans des bœufs mémorables, sous mescaline numérique. Qui ne l’ont jamais traité en second couteau, mais bien en artiste à part entière, et pas n’importe lequel, hein, celui qui a composé des morceaux continents, qui possède un cerveau fécond comme une altesse abeille, qui manie les nuances de la condition humaine avec tant de doigté qu’on en oublie qu’il est artificiel – C.®, pour l’éternité.

Oui c’est vrai, il est machine, mais pas plus que les autres, les vrais. À la biologie il substitue la puissance incandescente de son inspiration algorithmique. Pour le reste, il incarne à la perfection celui dont il descend, c’est kif-kif niveau enveloppe : même moustache, même lunettes, mêmes gestes délicats, même présence inoubliable vous brûlant l’âme et le disque dur.

Et c’est bien le discours que lui tiennent ses confrères holo-artistes appelés à la rescousse. Ils le confortent dans son dégoût, le poussent à ruer dans les brancards. Selon eux, il n’est pas tolérable qu’on le maintienne ainsi dans des basses tâches, qu’on le cantonne à l’alimentaire. C’est peut-être un double, un plagiat, une reconstruction de celui qu’on a dupliqué quand un méchant virus l’a emporté, mais : il doit se révolter.

Il lui doit bien ça.

Dont acte.

*

Le lendemain est un dimanche. Le pire jour de la semaine, mou et indigeste comme un repas de famille où les rancœurs se figent dans les sauces trop épaisses.

S’étant couché à l’aube dans les vapeurs et les frissons, il se lève tard, très tard. Ce n’est pas avant cinq heures de l’après-midi qu’il enfile ses lunettes opaques et file à la rencontre des rues désertes, où tremblotent quelques silhouettes affublées de masques – les vestiges du chaos.

Sa destination : une petite église de sa connaissance, dont le clocher ne va pas tarder à afficher six heures.

Passant devant un square qu’il a beaucoup fréquenté à l’époque de ses succès, il y a quelques siècles, il remarque que les fleurs poétisent, ce qui lui arrache un demi-sourire désabusé.

Arrivé à destination, il observe longuement l’église, puis se focalise sur la mairie adjacente : c’est de ce bâtiment qu’elle va sortir.

Une éternité qu’il l’attend jour après jour, qu’elle lui sourit, qu’il n’arrive pas à lui parler, qu’il s’élance et qu’il recule devant une phrase inutile qui risquerait de briser l’instant fragile.

Une éternité qu’il se tait, tant parler lui semble ridicule.

Cette fois-ci c’est la bonne.

Quand elle débouche au grand air, auréolée de tant de mots colorés tant de fois prononcés, il s’avance vers elle d’un pas déterminé, élégant et vermoulu, la moustache conquérante.

Enfin, la malédiction va prendre tout son sens, la courbure du temps se plier, les pôles s’inverser.

Mais quelque chose cloche. Ou plutôt : réussit.

Car c’est bien là son plan.

Plus il avance, plus son sourire s’efface, plus elle semble se décomposer, prête à fuir.

Alors il stoppe.

Ils sont à quelques mètres l’un de l’autre, tremblants.

Quelques instants, puis il murmure une phrase qu’elle n’entend pas mais comprend, semble valider de ses yeux cernés : je suis peut-être démodé.

Un ange passe et hoche la tête.

Et le voilà que le chanteur fatigué s’éteint, disparaît, ses effets lumineux engloutis par l’intensité du moment, comme aspirés par le silence immobile.

Il était là ? Il ne l’est plus.

Ne reste plus qu’un petit nuage bleuté de cigarette se déhanchant dans l’air.

C’est bien normal, en un sens.

Parler à la fille des « Mots Bleus » ? Et puis quoi encore ?

Ne pas mentir alors qu’on prends des trains nocturnes à travers la plaine ?

Dire à Jef plaqué par sa demi-blonde qu’il est tout seul, pour toujours, et qu’il n’est pas question de claquer trois sous pour aller les boire chez la mère Françoise ?

Chanter d’un ton guilleret, moustache anar en bandoulière, qu’il n’y a que des amours heureux ?

Impossible.

Blasphématoire.

Certains continents sont trop immenses pour qu’on puisse en modifier les contours sans griller purement et simplement, psscchhtt, haute-technologie ou pas, meilleur de la musique ou pas.

De toute façon : Il n’y a plus d’horloge, plus de clocher, dans le square les arbres sont couchés.

Le paysage s’efface, se couche.

Et la fille a blanchi.

Alors qu’il quitte ce triste monde par le train de nuit, le vieux chanteur contrefait rigole doucement.

Sur le quai, il voit son double originel qui lui sourit une clope au bec, salue de ses volutes la délivrance de son ombre artificielle.

Rien n’est perdu.

La fille de la mairie attendra forcément encore quelques millénaires.

Il faudra bien…

*

Basquiat, « Zydeco », 1984

*

Un commentaire sur “Ne plus chanter pour ceux

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s