En attendant Covid

(Petit appartement de banlieue, au douzième étage d’une tour anonyme.

Soir.

Patachon, assis sur le canapé, essaie de décrypter une circulaire du gouvernement portant sur le port du masque. Il s’y acharne de tous ses neurones, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu.

Entre Dimitri.)

PATACHON (renonçant de nouveau à saisir la teneur du message). – Rien à faire.

DIMITRI (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées). – Je commence à le croire. (Il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Dimitri, sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat.)

(À Patachon.) – alors, te revoilà, toi.

PATACHON. – Tu crois ?

DIMITRI. – Je suis content de te revoir. Tu as quitté la pièce il y a quelques heures, je te croyais parti pour toujours.

PATACHON. – Moi aussi.

DIMITRI. – Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (Il tend une main gantée à Patachon.)

PATACHON (avec irritation). – Tout à l’heure, tout à l’heure.

Silence.

DIMITRI (froissé. Froidement). – Peut-on savoir où monsieur a passé sa nuit confinée ?

PATACHON. – Dans un canapé.

DIMITRI (épaté). – Un canapé ! Où ça ?

PATACHON (désignant l’autre pièce). – Par là.

DIMITRI. – Et on ne t’a pas assommé d’informations ?

PATACHON. – Si… Pas trop.

DIMITRI. – Toujours les mêmes ?

PATACHON. – Les mêmes ? Je ne sais pas.

(Silence.)

DIMITRI. – Quand j’y pense … depuis le temps… je me demande… ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision.) Tu ne serais plus qu’un petit tas de fièvre à l’heure qu’il est, pas d’erreur.

PATACHON (piqué au vif). – Et après ?

DIMITRI (accablé). – C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 2000.

PATACHON. – Assez. Aide-moi à décrypter cette saloperie.

DIMITRI – La main dans la main on se serait filmés en train de se jeter en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous likerait même pas sur Facebook. (Patachon s’acharne sur la circulaire.) Qu’est-ce que tu fais ?

PATACHON. – Je m’informe. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?

DIMITRI. – Depuis le temps que je te dis qu’il faut lire les consignes du gouvernement tous les jours et pas une fois par mois. Tu ferais mieux de m’écouter.

PATACHON (faiblement). – Aide-moi !

DIMITRI. – Tu as du mal?

PATACHON. – Du mal ! Il me demande si j’ai du mal !

DIMITRI (avec emportement). – Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.

PATACHON. – Tu as du mal à saisir le message ?

DIMITRI. – Du mal ! Il me demande si j’ai du mal !

PATACHON (pointant l’index vers l’écran). – Ce n’est pas une raison pour ne pas actualiser ton statut de confiné.

DIMITRI (cliquant). – C’est vrai. (Il s’actualise.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.

PATACHON. – Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.

DIMITRI (rêveusement). – Le dernier moment… (Il médite.) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?

PATACHON. – Tu ne veux pas m’aider?

DIMITRI. – Des fois je me dis que la fin vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ouvre son compte Twitter, y promène son regard, checke ses notifications, le referme.) Comment dire? Soulagé et en même temps… (il cherche)… épouvanté. (Avec emphase.) É-POU-VAN-TÉ. (Il se balade à nouveau sur Twitter, regarde les news.) Ça alors, le virus mute ! (Il rafraîchit encore le fil d’info, comme pour en faire surgir quelque chose, parcourt en diagonale un nouvel article, relâche son smartphone.) Enfin, ça nous pendait au nez… (Patachon, au prix d’un suprême effort, parvient au bout de la circulaire. Il l’imprime en cinq exemplaires, les secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé un, ne trouve rien, repose ses yeux sur l’écran, les yeux vagues.) – Alors ?

PATACHON. – Rien.

DIMITRI. – Fais voir.

PATACHON. – Il n’y a rien à voir.

DIMITRI. – Essaye de la relire.

PATACHON (tentant de comprendre ce qu’il a sous les yeux). – Je crois qu’ils se foutent de nous.

DIMITRI. – Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à la circulaire gouvernementale alors que c’est son cerveau le coupable. (Il ouvre de nouveau son compte Twitter, clique, actualise, relit les dernières infos, souffle de lassitude, le referme.) Ça devient inquiétant, tous ces morts célèbres. (Silence. Estragon agite un exemplaire imprimé de la circulaire, afin de s’éventer.) Un des trois intubés de la nouvelle saison de Koh-Lanta fut sauvé. (Un temps.) C’est un pourcentage honnête. (Un temps.) Chonchon…

PATACHON. – Quoi ?

DIMITRI. – Si on se repentait ?

PATACHON. – De quoi ?

DIMITRI. – Euh… (Il cherche.) On n’aurait pas besoin d’entrer dans les détails.

PATACHON. – De ne pas être infecté ?

(Dimitri part d’un bon rire qu’il réprime aussitôt, en portant sa main à son masque, le visage crispé.)

DIMITRI. – On n’ose même plus rire.

PATACHON. – Tu parles d’une privation.

DIMITRI. – Seulement sourire. (Son visage se fend dans un sourire masqué qui se fige, dure un bon moment, puis subitement s’éteint.) Ce n’est pas la même chose. Enfin… (Un temps.) Chonchon…

PATACHON (agacé). – Qu’est-ce qu’il y a?

DIMITRI. – Tu as regardé l’allocution présidentielle ?

PATACHON. – L’allocution… (Il réfléchit.) J’ai dû y jeter un coup d’œil.

DIMITRI (étonné). – Dans ton pyjama informe ?

PATACHON. – Sais pas si je le portais.

DIMITRI. – Tu dois confondre avec le discours de Philippe.

PATACHON. – Possible. Je me rappelle les cartes de la progression du virus. En couleur. Très jolies. Le Grand Est était bleu pâle. J’étais malade rien qu’en le regardant. Je me disais, c’est là que nous irons passer notre dernière heure. Nous intuberons. Nous serons heureux.

DIMITRI. – Tu aurais dû être poète.

PATACHON. – Je l’ai été. (Geste vers le poster d’Alain Souchon agrafé au mur.) Ça ne se voit pas ?

Silence.

DIMITRI. – Qu’est-ce que je disais… Comment va ton seum ?

PATACHON. – Il enfle.

[…]

DIMITRI. – Pah ! Ton seum. Je n’en peux plus, de ton seum ! (Il crache par terre.)

Patachon fait mine de ne pas avoir entendu. Il regarde autour de lui, détaille l’intérieur.

PATACHON. – Endroit délicieux. (Il se retourne, avance jusqu’à la fenêtre, regarde la rue vide.) Aspects riants. (À Dimitri.) Quittons cette pièce.

DIMITRI. – On ne peut pas.

PATACHON. – Pourquoi ?

DIMITRI. – On attend Covid.

PATACHON. – C’est vrai. (Un temps.) Tu es sûr que c’est ici ?

DIMITRI. – Quoi ?

PATACHON. – Qu’il faut attendre.

DIMITRI. – Il a dit dans le salon devant notre smartphone. (Ils regardent leur smartphone.) Tu en vois d’autres ?

PATACHON. – Qu’est-ce que c’est ?

DIMITRI. – On dirait un iPhone.

PATACHON. – Où est le logo à la pomme ?

DIMITRI. – Il doit être effacé.

PATACHON. – Fini de se la jouer.

DIMITRI. – À moins que ce ne soit la saison des soldes.

PATACHON. – Ce ne serait pas plutôt un Nokia ?

DIMITRI. – Un ersatz.

PATACHON. – Une fraude.

DIMITRI. – Un – (Il se reprend). Qu’est-ce que tu veux insinuer ? Qu’on s’est trompé d’apéro virtuel ?

PATACHON. – Il devrait être là, sur Zoom.

DIMITRI. – Il n’a pas dit ferme qu’il se connecterait.

PATACHON. – Et s’il ne le fait pas ?

DIMITRI. – Nous retentrons demain.

PATACHON. – Et puis après-demain.

DIMITRI. – Peut-être.

PATACHON. – Et ainsi de suite.

DIMITRI. – C’est-à-dire…

PATACHON. – Jusqu’à ce qu’il vienne.

DIMITRI. – Tu es impitoyable.

PATACHON. – On a déjà tenté hier.

DIMITRI. – Ah non, là tu te goures.

PATACHON. – Qu’est-ce que nous avons fait hier ?

DIMITRI. – Ce que nous avons fait hier ?

PATACHON. – Oui.

DIMITRI. – Ma foi… (Se fâchant.) Pour jeter le doute, à toi le pompon.

ESTRAGON. – Pour moi, nous étions ici, sur ce canapé.

DIMITRI ( regard circulaire). – L’endroit te semble familier?

PATACHON. – Je ne suis pas sûr.

DIMITRI. – Alors ?

PATACHON. – Ça n’empêche pas.

DIMITRI. – Tout de même… ce smartphone… (se tournant vers le téléviseur)… ce grand écran…

PATACHON. – Tu es sûr que c’était ce soir ?

DIMITRI. – Quoi ?

PATACHON. – Qu’il fallait attendre ?

DIMITRI. – Il a dit samedi. (Un temps.) Il me semble.

PATACHON. – Après le turbin.

DIMITRI. – J’ai dû le noter au passage. (Il fouille dans son historique de navigation, archibondé de saletés de toutes sortes.)

PATACHON. – Mais quel samedi ? Et sommes-nous samedi ? Ne serait-on pas plutôt dimanche ? Ou lundi ? Ou vendredi ?

DIMITRI (regardant avec affolement autour de lui, comme si la date était inscrite sur un mur). – Ce n’est pas possible.

PATACHON. – Ou jeudi.

DIMITRI. – Comment faire ?

PATACHON. – S’il s’est connecté pour rien hier soir, tu penses bien qu’il ne viendra pas aujourd’hui.

DIMITRI. – Mais tu dis que nous nous sommes connectés hier soir.

PATACHON. – Je peux me tromper. (Un temps.) Taisons-nous un peu, tu veux ?

VLADIMIR (faiblement). – Je veux bien.

(Silence prolongé.

Les jours passent, puis les semaines.

Arrive ce soir d’hiver, où soudain Patachon tousse longuement, sèchement, alors qu’ils regardent la mire à la télévision. Dans la foulée, c’est au tour de Dimitri.

Ils se dévisagent, ravis.)

PATACHON. – Le voilà !

DIMITRI. – Je savais qu’il viendrait !

PATACHON. – Embrasse-moi !

DIMITRI. – Et les gestes barrières ?

PATACHON. – Au diable toutes les barrières !

DIMITRI. – Tu as raison. Qu’on les brûle, les barrières !

(Ils s’enlacent.

Sirènes d’une ambulance en approche. Lumières bleutées se reflétant sur le mur du salon.

Patachon et Dimitri sourient de toutes leurs dents jaunes, enfin fiévreux.

Rideau.)

*

(Pardon Monsieur Beckett)

*

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