Virus, sweet virus

C’est ce matin que j’ai reçu le coup de fil tant attendu, presque inespéré tant les choses semblaient mal emmanchées. À l’autre bout du fil, ma rédemption express :

« Tu es prête à reprendre du service, Sophia ? Oui ? Alors on a quelque chose pour toi. Sois au studio dans deux heures. On te fait suivre les documents nécessaires. »

Trois ans que je croupis chez moi avec l’emmerdeur suprême Vincent, à espérer une lucarne, une bouffée d’air, quelque chose, n’importe quoi pour sortir de la mélasse existentielle.

Trois ans que j’enrage d’être condamnée au foyer conjugal, à cette déclinaison perpétuelle du home, sweet home qui me rogne les ailes.

Trois ans qu’on en est tous plus ou moins là, condamnés par contumace sanitaire à l’inaction et à la réclusion, tandis que quelques élus jugés « indispensables » font tourner le monde – enfin, ce qu’il en reste.

Et voilà que, hosanna, mon ancienne boss m’annonce qu’un poste se libère, qu’on me fournit illico un laisser-passer sanitaire, que je peux sortir dans les rues sans être emmerdée par les drones hygiéniques.

Un pur miracle. Si je croyais en Dieu, je l’embrasserais recta.

Alors que je savoure ma joie, pâmée d’aise, Vincent déboule dans la cuisine comme une âme en peine, une ombre de ce qu’il a été. On a beau ne pas bouffer à notre faim et subir un rationnement tout ce qu’il y a de plus drastique, ce con a réussi à grossir. Faut dire qu’il n’est pas forcément simple de garder la ligne quand on passe l’immense majorité de son temps calfeutré chez soi. La graisse : une forme d’évasion.

L’ahuri ne rayonne pas outre-mesure quand je lui apprends la nouvelle. Je dirais même qu’il fait la gueule. Compréhensible, en un sens : notre prison, il va désormais l’habiter seul. Bon courage mon gars, moi j’ai la clé des champs.

En partant, je claque la porte bien fort pour que les voisins entendent et jalousent, voire me dénoncent. Et je prends un malin plaisir à imaginer les remarques fusant chez les diverses fratries enfermées : « Dis donc, c’est pas son jour de sortie, à la Sophia, c’est bizarre ». « Elle veut se faire quatorzainer à Fleury ou quoi ? » « Je passe un coup de fil à la corona-police chaton ? – Ouaip, appelle, elle nous met tous en danger, cette connasse. »

Qu’ils crèvent tous, ces enfermés.

*

Le boulot n’est pas très compliqué, m’explique Rachel, ma + 1. Plus ou moins la même chose que je faisais par le passé, quand la vie était simple et le virus inconnu.

La place s’est libérée parce que celle qui l’occupait jusqu’ici a prononcé des mots inconvenants en direct, m’apprend-elle. Je ne cherche pas à en savoir plus, comprends juste qu’elle a sévèrement déconné et qu’elle n’est pas prête de remettre les pieds hors de chez elle. La roue tourne, ma grosse.

Pas besoin d’une longue formation, juste d’une remise à niveau question vocabulaire sanitaire et conseils d’hygiène. Seule grande évolution : quand auparavant je parlais de soleil et de nuages, là c’est de foyers d’infection dont il est question. Sinon : les mêmes cartes, la même diction, le même uniforme – petite robe pimpante histoire de transmettre joie de vivre et enthousiasme quand les nouvelles ne sont pas bonnes.

Trois heures plus tard, me voilà face aux caméras. Derrière moi, une carte de France, sur laquelle sont affichés les corona-indicateurs. Au clap, je me lance :

« Chers téléspectateurs, je suis heureuse de vous présenter la corona-météo de ce jeudi 24 novembre. Pour la région Nord du pays, le confinement sera de niveau 4, avec alertes de niveau 5 en fin d’après-midi. Pour la capitale et l’île de France, regain de contamination prévu en fin d’après-midi, avec rafales de coronanimbus. Des pics de pollution virale virale sont attendus en banlieue sud. Pour… »

Et ainsi de suite.

*

La routine s’installe vite, un peu débilitante. Mais je ne m’en plains pas. Hormis les hommes et femmes politiques, les influenceurs médiatiques et certains membres de professions jugées indispensables – police, justice, armée, gardiens de prison, traiteurs de luxe… –, on n’est pas beaucoup à pouvoir arpenter les rues plusieurs fois par jours sans être illico punis d’une peine de confinement en prison sanitaire.

Le sentiment d’être une élue est tellement grisant que le spectacle de Vincent m’attendant défait à l’appartement tous les soirs n’est rapidement plus soutenable. Nous ne vivons plus dans le même monde. Lui enfermé dans l’aigreur, moi délivrée. Ça tombe bien : suite à mon embauche, on me propose vite de me déménager dans un T2 en zone réservée, avec les autres élus – des personnes saines, productives, peu susceptibles de se livrer à des actions inconsidérées, à l’inverse de la piétaille. Je bondis sur l’occasion.

Adieu Vincent, bonjour printemps.

Dans ce quartier réservé, l’ambiance est au beau fixe. Il y a peu de passants dans les rues, qui sont propres et rutilantes. Tout le monde est bien habillé, poli, courtois. Et surtout : le spectre de la misère et de la maladie n’y a pas droit de cité. Comme si le grand mur qui l’entoure, avec check-points aux entrées, nous préservait de la violence du monde.

Luxe, calme et volupté sanitaire.

Je crois que c’est ce qui a rendu la perspective de la crise économique beaucoup moins terrifiante aux puissants de ce monde. S’ils ont été frappés au porte-feuille, et encore, la possibilité d’élargir le fossé entre les populations grouillantes, forcément irresponsables, et les individus précieux, dotés d’un savoir essentiel à la survie de l’humanité, ont fini par les convaincre que la situation n’était pas si terrible. Une nouvelle division de l’espace : les pauvres et les voyous confinés chez eux, glandant ou télé-travaillant, les méritants et les forces de l’ordre dans l’espace public. C’est fort logique, il me semble.

*

Il y a un bémol dans tout ce bonheur : les sanito-terroristes.

Comme toujours dans l’histoire de l’humanité, certains ne veulent pas comprendre ce qui est bon pour eux. Ils revendiquent un droit d’accès à l’espace public, aux salles de spectacle, aux parcs et jardins, aux établissements publics, estimant ainsi que leur seule volonté peut s’ériger contre l’intérêt général.

La dernière mode chez ces rétifs à l’ordre du monde : simuler des crises de toux lors de leurs permissions extérieures hebdomadaires afin de susciter la panique. Certains vont jusqu’à cracher de grosses glaires verdâtres sur les forces de l’ordre en hurlant « la vengeance du corona ! »

C’est pitoyable.

Ce n’est pas à moi de poser les lois, mais je suis convaincu que le gouvernement d’urgence sanitaire n’est pas assez sévère contre ces criminels. Bien sûr, ils sont rapidement enfermés, rééduqués, placés sous camisole numérique. Il n’empêche : ils font courir d’immenses risques à toute la population. Et on le sait désormais : toute forme de laxisme est un angle mort dans lequel s’infiltre le virus.

*

C’est hier que l’irréparable se produit : je suis en train de présenter la météo virale du jour quand Vincent entre sur le plateau. Par je ne sais quel miracle, le bougre est parvenu à déjouer son confinement et à passer les barrages – il a plus de ressources que je ne le croyais. En tout cas, c’est bien lui, en chair et en moche. Cela fait six mois qu’on ne s’est pas vus et il ne s’est pas arrangé, c’est peu de le dire. Tempes dégarnies, triste embonpoint, cernes immense, nez variqueux, la totale. Et son regard : un gouffre de défaite.

Quand il bondit dans ma direction, je pense d’abord qu’il est venu m’assassiner. Mais non : il se place devant la caméra et beugle le désormais célèbre slogan des terroristes anti-confinement : « Virus partout, justice nulle part ».

Puis il lance cette phrase qui me pétrifie, me poignarde dans le dos :

« Peuple de France, c’est sur invitation de mon ancienne compagne, Sophia Lumignon, que je m’adresse à vous. »

Et moi : les yeux écarquillés, bras ballants devant tant de toupet.

Il continue :

« Le pouvoir vous enfume, il est temps de vous révolter. Chaque jour passé chez soi est une défaite, un jalon d’abandon en plus. Et je voudrais… »

C’est au moment où les vigiles lui tombent dessus que le direct est coupé. Pendant qu’on l’emmène et qu’il braille « Sophia, je t’aime, reviens », ce genre de niaiseries, je sens une sueur glacée couler le long de mon dos. Le vent du désastre.

*

Trente minutes plus tard, je suis dans le bureau de Rachel, qui ne prend pas de pincettes. Mon cas est vite réglé :

« Tu comprends bien qu’on ne peut pas prendre de risques, Sophia. On sait bien que tu n’y es pour rien, mais ça ne change pas la gravité de la situation. Des millions de téléspectateurs pensent que tu étais dans le coup. Alors… »

Je n’ai rien à ajouter, ma défaite est consommée.

En quittant le bâtiment, je dois rendre les documents officiels qui me permettaient de goûter aux plaisirs des rues et du quartier réservé. Seul luxe accordé : le retour en limousine jusqu’à mon ancien appartement, dont j’ai gardé les clés. Vincent n’y est pas encore, lui qui va sans nul doute goûter aux plaisirs des quatorze jours de confinement carcéral, minimum. Mais il ne tardera à réintégrer ses pénates, j’en ai bien conscience.

L’enfoiré a réussi son coup : je rejoins sa prison.

Quelques minutes à ressasser, désespérée, puis je rends les armes, m’affale dans le canapé et allume la télévision.

Virus, sweet virus.

*

Edward Hopper, « Room in New-York » (détail), 1932

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