Lost in traduction

Je n’ai pas pour habitude de me jeter des fleurs, mais je peux vous l’assurer : j’ai toujours été un traducteur consciencieux. Parfois lent, limite empoté, mais habité par la volonté d’excellence. Pour moi, un texte à traduire, qu’il s’agisse d’un niais roman à l’eau de rose ou du Lolita de Nabokov, c’est comme un être humain inadapté qu’il faudrait préparer à sa première sortie dans le monde. Chaque détail doit être soigné, chaque mot soupesé, chaque éventuelle bourde culturelle désamorcée, chaque froissement de costume repassé et repassé afin que pas un pli ne dépasse. C’est seulement quand il est parfait à tous égards que je le laisse sortir et se pavaner dans ses habits de lumière, protégé par cette cuirasse d’excellence des lazzis de la cruelle foule.

Cela fait bientôt quarante ans que je fais ce métier. Je ne me souviens plus vraiment de mes débuts, des polars maladroits adaptés de l’australien il me semble, mais je me rappelle l’avoir su tout de suite : j’avais trouvé ma voie. Pensez-donc : un boulot que je pouvais faire tout seul chez moi, en me fixant mes propres horaires, et qui n’exigeait comme matériel rien d’autre qu’un traitement de texte et quelques dictionnaires… C’était moi tout craché.

Il faut dire que je n’ai jamais brillé par mes talents de vie en société, oh que non. Hors de chez moi et de mon cocon, je suis en total décalage avec l’immense majorité de mes concitoyens : ils parlent trop vite, font de grands gestes brusques, hurlent dans leurs téléphones, vrombissent en bagnoles, débordent de partout. Et moi : je suis plutôt un type discret, qui ne dépasse pas, qui se fait tellement petit que parfois on l’écraserait presque, pouitch, pardon l’insecte mais moi j’ai à faire.

L’école primaire, le collège, le lycée, la fac ont été pour moi à la fois des refuges et des lieux de persécution. Je pouvais y lire autant que je voulais, m’y perdre dans mes pensées, y faire tout ce qu’à la maison on m’interdisait parce que « la vie c’est pas les livres ». Mais en contrepartie : on m’enfermait dans les casiers, on me remontait le slip dans la raie, on me criait « t’es moche », on m’appelait « crevette », on me poussait dans les couloirs, on me disait « je préférerais encore coucher avec un hérisson mort que sortir avec toi ». Bref : on m’excluait. D’un bloc.

Une fois rejeté hors de la machine scolaire, diplôme en main, j’étais donc passablement anxieux à l’idée de ce que l’avenir pouvait bien me réserver. Deux boulots alimentaires dans une boîte d’assurance puis chez un concessionnaire Volvo m’ont vite prouvé que je n’étais pas fait pour ce type d’activités et les babils assommants autour de la machine à café. Alors la traduction, qui m’est tombée dessus presque par hasard, au détour d’une petite annonce miraculeuse déclarant chercher quelqu’un de lettré maîtrisant l’anglais (mon cas) : quelle libération.

Depuis 40 ans, je n’ai pas à peu près rien fait d’autre. À part lire, bien sûr. J’ai traduit des polars, des recueils de poésie, des biographies de musiciens, des ouvrages de critique sociale, des manuels de machine à café ou des guides de voyage évoquant des pays dont j’ignorais tout. Des textes parfois magnifiques, débordant d’émotion, touchant le sublime, mais bien plus souvent nuls, empesés, bourrés de répétitions et de lieux communs.

Tous, pourtant, qu’ils soient gracieux ou mal foutus, je me suis employé à les aimer, les caresser, les dorloter, comme s’ils avaient été mes propres enfants. Parce qu’ils m’offraient cette possibilité : me soustraire de la société et de son regard pour servir une autre dimension, intemporelle, mystérieuse, presque sacrée. Je me suis souvent identifié, humblement bien sûr, à cette citation de mon auteur préféré, Richard Brautigan : « Nous avons tous une place dans l’histoire. La mienne, c’est les nuages ». Au fil du temps, j’ai tenté de m’y conformer, à ma manière. Et parfois le soir quand le miroir du salon me renvoyait le reflet de moi penché sur un texte, le crayon à la main, totalement dévoué à la prose ainsi ciselée, je me voyais comme un lettré à l’ancienne, un Borges, un Maspero, un Baudelaire traduisant fiévreusement Poe, voire un splendide moine copiste dévoué à son frugal art. Eh oui, même un type insignifiant comme moi cède parfois aux démons de la vanité.

Et ça m’allait très bien de me figurer ma vie de moine se déroulant ainsi dans la ouate et les nuages jusqu’au grand saut, très petit dans mon cas. Je m’imaginais très bien la scène. Ma sœur Sylvia, quasiment ma seule interaction sociale, me trouverait simplement éteint lors de sa visite dominicale. Je serais desséché dans mon fauteuil, un vieux livre de Borges à la main, momie apaisée par le texte. Mon épitaphe serait alors toute trouvée : « Il est mort comme il a vécu, dans les mots ».

Mais voilà : il est désormais avéré que cela ne se passera pas comme ça. Me privant de travail, on m’a coupé cette issue, cette digne voie de sortie. Et ceci, je ne l’accepte pas.

*

À l’abri du bruit du monde, je ne l’ai pas vu venir. Oh, j’aurais dû me méfier, savoir que les machines colonisaient tout, mais je me disais : tranquille Émile, tu as choisi le seul domaine où l’homme est irremplaçable. Rétrospectivement, évidemment, je me traite de crétin. Mais de toute manière : le savoir plus tôt n’aurait rien changé.

Ce qui s’est passé : au fil des ans, les logiciels de traduction basés sur l’intelligence artificielle se sont montrés de plus en plus performants. Alors qu’au départ les outils numériques en la matière étaient plutôt synonymes de blagues, des sorte de bêbêtes débiles incapables de saisir les notions de contexte, de style ou d’ironie, les progrès ont été fulgurants. En toute logique commerciale, les éditeurs ont progressivement basculé dans cette solution, qui leur faisait économiser tant d’argent. En conséquence : le boulot s’est fait rare, surtout pour des types comme moi qui ne brillaient pas particulièrement, faisaient juste le boulot en bons tâcherons. Et puis il a disparu, envolé comme un pinson de mai.

Alors que j’écris ces lignes, dans la tiédeur âcre d’un juin qui languit, cela fait désormais un an qu’on ne m’a plus confié de projet. Que je survis avec mon maigre pécule qui fond comme feu la neige au soleil. Et que je ne me fais plus d’illusion sur mes possibilités d’inflexion, de rebond ou de bonheur. Un an que je sens la rage grandir en moi, bouillonner à jets croissants dans l’enfer du manque, de l’ennui et de l’exclusion. Oui, je suis en grande colère, chaque jour un peu plus.

Moi l’incapable de faire du mal à une mouche, le timide qui s’excuse quand on le bouscule, qui rougit quand on lui demande une clope, voilà que j’ai des envies de meurtre, de grande explosion, de bombes à neutrons dans vos faces de moutons cons hypnotisés par un pré vide qu’on appelle écran. Parce que les machines ne m’ont pas seulement extirpé des mains la seule activité qui pouvait me permettre de survivre dans ce monde, elles ont aussi modifié ma personnalité, m’arrachant ce que naïvement j’appelais mon âme. Et qui au fond : n’est que contingence.

C’est inacceptable.

C’est pourquoi demain, les machines paieront.

Tous, vous payerez.

Oyez oyez, demain, l’Émile sort sa fureur.

En attendant, cette chaude soirée de juin n’appelle qu’à une chose : relire en sirotant un armagnac ce vieux poche de Brautigan retrouvé dans ma bibliothèque, Retombées de sombrero, traduction Robert Pépin (un maestro). Il y est question d’un banal chapeau posé dans la rue finissant par provoquer une guerre civile. C’est parfait.

*

Le lendemain, changement de décor. Exit l’intérieur un peu rance du traducteur aigri, voici les bureaux bien aseptisés d’une agence de presse nommée Story-Plus, où deux hommes discutent dans un vaste bureau. Penchés sur un écran, ils regardent une vidéo, qu’ils commentent parfois de quelques remarques rigolardes. On y voit un vieil homme au costume rapiécé, petit, voûté, misérable en tout, clopiner sur une grande place parisienne appréciée des touristes du monde entier en criant : « Rangez vos smartphones, tas de cons, ou bien je vous casse la tête ». Il a un parapluie à la main, son arme, qu’il agite furieusement sans jamais l’abattre. Sur son passage, les gens se figent, mettent la main à la bouche, planquent discrètement l’appareil qu’ils consultaient pour mieux le ressortir dès qu’il leur tourne le dos, ravi d’enregistrer cette scène de folie peu ordinaire. Il s’éloigne puis revient, tourne en rond, beugle « vous voyez pas ce que vous faites ? Que tout est faux ? Que tout est toc ? » Il a le visage très rouge, secoué de tics. Il fait peine à voir. Il balbutie. Il bave. Il est hilarant.

Après quelques minutes, on le voit se faire maîtriser par deux vigiles, puis rapidement embarqué en ambulance.

« Ah ah, quel taré », commente le plus âgé des deux hommes, chemise noire et moustache bien taillée, « je croyais qu’on n’en faisait plus des comme ça. »

« Tu sais à qui il me fait penser ? », rétorque l’autre, gueule fade de winner, vapoteuse à la main. « Au vieux mec à barbe blanche dans l’album de Tintin, là, celui qui agite la cloche en gueulant que c’est l’apocalypse. »

« Ah ouais, pas faux. »

Une pause.

Le premier : « Bon, comment on le traite celui-là ? »

« Je dirais : full irony. On le dézingue. Keywords : ‘Sénile’, ‘sociopathe’, ‘péril vieux’. »

« Pas mal. Avec un petit ‘gap générationnel’ pour la partie analyse. »

Chemise noire tape quelques mots dans l’interface. Change deux ou trois paramètres. Uploade la vidéo. Clic clic clic. Puis : entrée.

L’article est prêt.

Son titre : « La vidéo du jour : un vieil inadapté pète les plombs en public !!! »

Sur que ça va faire le buzz, se félicitent les deux hommes. Qui déjà passent à autre chose, chevaliers servants d’une actualité brûlante : vient notamment de sortir cette vidéo trop mignonne où l’on voit Justin Bieber, passablement ivre, nourrir de parts de pizza le couple d’opossums qui s’est installé dans ses poubelles. Clic clic clic.

*

Dans l’ambulance, je baisse la tête, pétri d’un mélange de honte, de fierté (je l’ai fait) et de somnolence due aux tranquillisants.

J’ai entendu la discussion du conducteur et de l’infirmière installée à ses côtés. « Ouah, c’est déjà une célébrité », s’est enthousiasmée cette dernière, le visage penché sur sa tablette, « des millions de vue ». Puis elle s’est retournée et m’a prise en photo, comme ça, sans me demander mon avis, pour alimenter la cabale et ses likes.

Malgré la brume médicamenteuse, je vois clairement l’ironie de la situation. Et je le sais : mon action vengeresse a complètement foiré. Mais, au fond, je ne m’en offusque pas tant que ça. Après tout, je viens de prouver que j’étais tout sauf inadapté à l’époque. Que je pouvais y jouer un rôle, mon rôle, briller en première page. Et même : y incarner le genre de personnage anachronique dont chaque société a besoin pour savoir d’où elle vient, ce qu’elle rejette dans sa grande course en avant. Et je commence à deviner ce qui va suivre dès que je serai sur pied : les propositions d’entretien, de débats télévisés, de petite gloire éphémère. Je ferai semblant de rejeter tout ça d’un bloc. Mais au vrai : j’adorerai ça.

Et Borges : je l’emmerde, ce vieux croûton.

Ce quart d’heure de gloire, je l’ai bien mérité.

*

Le Caravage, « Saint Jérôme écrivant », circa 1608

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