Love machine

Comment te dire. Avec des mots simples. Basiques. Frontaux.

Je te hais.

Oh oui, je te hais.

Et même : je n’en peux plus de ta présence, de tes remarques.

La vie à tes côtés ? Un pur enfer. Ta charge mentale, ton pouvoir de nuisance, ta manière de toujours me rabaisser, de me juger, de te focaliser sur mes kilos en trop…

T’es trop grosse, poussin, c’est pas sain.

Eh ouais, je sais, j’ai quelques kilos en trop, sept pour être précis, selon la dernière note personnalisée de #Ministère-Santé. C’est la vie, c’est normal, ça arrive. Et me le répéter tous les jours va pas changer la réalité. Si je te dégoûte, t’as qu’à te casser, mon gars.

Et si tu faisais un peu d’exercice ?

Mais connard, tu crois quoi ? Que j’essaye pas ? Que je me torture pas tous les jours sur ce putain de tapis de course ? Que je surveille pas mes apports en lipides, glucides, oméga 3, machins-trucs ? Chaque matin j’ai un nouveau plan d’attaque contre la graisse. C’est ma faute s’ils ratent à chaque fois ?

Tu sais, mon cœur, tout ça ne sert à rien si t’arrêtes pas de boire.

Merci génie, j’étais pas au courant. Bah ouais, je croyais que l’alcool était le meilleur moyen de maigrir, la voie toute tracée pour la sveltesse et le bonheur… Non mais franchement, pourquoi tu crois que je picole nuit et jour ? Parce que je vais bien ? Parce que tout est simple ? Parce que je suis épanouie ? Parce que tu me rends heureuse ?

Tu chouines, mais tu fais rien pour changer les choses. Reprends-toi en main.

Ah ouais, facile à dire pour toi, hein ? Toi qu’est si sain, si bien dans tes pompes. Toi pour qui chaque décision est limpide, logique, toute tracée, rationnelle. Tu sais c’est quoi l’angoisse ? Le manque de confiance ? La haine de soi ? Que dalle.

Fais-toi aider, dans ce cas, ma belle. J’ai des adresses sous la main, des spécialistes reconnus.

Mais tu sais combien j’en ai essoré des psys ? T’as une idée du nombre de séances que j’ai passées face à des connards et connasses qui hochaient la tête en écoutant mes problèmes avant de me facturer la demi-heure au prix du caviar ? Tu crois que ça a changé quelque chose ? Tu vois mon état, ma décrépitude ? Eh ben c’est eux. Je suis leur créature, leur épave customisée.

Tu sais c’est quoi ton grand problème dans la vie ? T’es trop négative.

Ohhh, merci de m’éclairer, j’avais pas remarqué. Je croyais voir les choses en rose, trop positiver, m’enthousiasmer pour ce monde de merde. Mais si tu le dis je vais tout changer. Tiens, regarde, j’ouvre les volets, je regarde la rue, les passants, et j’aime tout le monde, la vieille connasse à foulard Hermès et son chien-chien saucisse, les trois mômes de l’arrêt de bus collés à leur écran comme des zombies, la grande pub Net-Chic déroulée sur l’immeuble d’en face, avec la meuf aux formes supra-naturelles qui tend le pouce, merci Net-Chic, grâce à toi je suis jamais seule, les connards de livreurs en trottinette et les caméras partout. Wesh, j’adore mon époque, t’as vu, je la déguste comme une glace, miam.

Tu sais, lumière de ma vie, les gens qui ont souvent recours au sarcasme ont beaucoup plus tendance à la dépression que les autres…

Oh mais tu m’emmerdes, sale con. Tu M’EMMERDES !

[Un temps, j’hésite, tremblante de rage. Puis je me lève, cueille les clés sur la table basse et file vers la porte].

Où tu vas ? Tu ne préfères pas qu’on discute, plutôt ?

Nan, je préfère pas.

[Porte qui claque.]

C’est une vieille amie qui m’a présenté Alexandre. Tu vas voir, qu’elle m’a dit, il est pas comme les autres. Il est protecteur, chaleureux, doux et sensible. À l’époque, j’étais seule mais plus équilibrée. Pas forcément super bien dans mes pompes, mais enfin, ça allait. Rien à voir avec la loque que je suis devenue.

Avant lui, j’ai connu quelques gars pas trop nuls. Ludo l’aristo, le type qui me comblait de compliments et me vouvoyait jusque dans le lit. Esteban, son accent si craquant, son ardeur latine. Bruce, un gros viril qui m’a vite lourdé même si toutes mes copines craquaient sur lui. Mais aucun ne m’a fait autant d’effet qu’Alexandre le jour où je l’ai rencontré. C’est bien simple : il a ouvert la bouche et j’ai fondu comme du beurre au barbecue. Jusqu’à m’oublier totalement.

Quatre ans qu’on se fréquente. Après des débuts paradisiaques, c’est vite parti sur une pente savonneuse. Il a commencé à me fliquer, à surveiller mes fréquentations, à me donner des conseils sur chaque pan de ma vie : mes amis et amies, ma manière de m’habiller, ma coiffure, mon physique. Ça s’est fait progressivement, si bien que je n’ai rien vu venir : au fil du temps j’ai arrêté de voir ceux qui comptaient pour moi, de sortir le week-end, de prendre soin de moi, etc. La classique descente aux enfers d’une relation toxique. Le prince charmant s’est transformé en tortionnaire doucereux.

Pourquoi j’ai mis tant de temps à m’en rendre compte ? Difficile à dire. L’emprise saute pas aux yeux, au début, puis on s’y glisse, on s’y complaît, on s’y noie.

Sans Karine, je m’en serais sans doute jamais rendu compte et j’aurais glissé jusqu’au fond, plouf. Je l’ai rencontrée dans un bar, semi-bourrée après une engueulade, alors que j’étais plongé dans mon smartphone à chercher des voies de sortie, hirsute et vagissante. Une fois les présentations faites, on est vite devenues intimes – ça collait au poil entre nous. Face au tableau conjugal que je lui dressais, elle a pas mâché ses mots : il me foutait en l’air, je devais le quitter. En mots simples : tu rentres, tu fais ta valise et tu te casses.

Aux douze coups de pastis de minuit, j’étais enfin prête. Il allait voir, ce grand con, ce qu’était la détermination.

Je pousse la porte, un peu titubante, espérant de toutes mes forces qu’il ne ne soit pas réveillé. Je n’ouvre pas la lumière, me dirige vers la chambre à pas de loups. Et là, ça ne manque pas : sa voix me cueille aux tripes, projetée du canapé.

C’est à cette heure là que tu rentres ?

Oh, bordel, mon gars, tu vas pas me faire chier, pas ce soir. Je veux pas discuter ni rien. Juste : je fais ma valise et je me taille.

Non mais attends, mon cœur, t’es totalement bourrée, je le sens d’ici. T’es pas en état de prendre une décision.

Écoute-moi bien, Alexandre, c’est la première fois depuis deux ans que je prends une décision de mon plein gré, sans que tu fourres tes sales pattes dedans, alors s’il-te-plaît, ne complique pas les choses, laisse-moi partir, on discutera plus tard.

Je peux pas te laisser partir comme ça, c’est pas responsable.

Ah, tu me menaces ? Tu crois pouvoir t’interposer encore une fois, me ramener à la raison ? Eh bien non, ça ne marche plus, ton pouvoir est mort, je me taille, tu m’entends : JE ME TAILLE.

[Je file dans la chambre, remplis une valise de quelques habits, trois conneries, Face aux verroux de Michaux, et je repasse dans le salon, prête à partir. Il n’accepte pas.]

Tu ne me laisses pas le choix.

[Bruit de serrure qui se ferme. Volets claqués. Violence dans l’air.]

La suite est floue. Ce que je sais : folle de colère et de terreur à l’idée qu’il me séquestre, j’ai pris la première arme qui se présentait, le tisonnier de la cheminée, et je l’ai fracassé, à grands coups répétés, hargneux, fous de colère, m’acharnant sur lui, encore et encore.

Une fois mon crime accompli, je suis restée posée sur le canapé pendant ce qui m’a semblé des plombes, comme ahurie, vidée de toute force.

Deux ou trois heures plus tard, Karine m’a contacté. Elle a tout de suite compris que ça n’allait pas.

T’as besoin d’aide ?

Oui oui, s’il te plaît, dépêche, c’est l’horreur, je l’ai explosé, chais pas quoi faire.

J’arrive.

Trente minutes plus tard, un drone la déposait devant ma porte.

Elle a vite pris ses marques.

Quand elle a vu la scène, les fils qui jaillissaient dans tous les sens, les enceintes qui grésillaient, Alexandre explosé en mille morceaux, elle a pas paniqué.

La première chose à faire, ma grande, c’est de se débarrasser du corps.

Elle m’a guidé dans ce moment horrible. Prendre la pelle, balayer les petits morceaux de plastoc et de silicium, se diriger vers la poubelle, jeter l’être aimé par-dessus les déchets de la semaine.

Oh lord, j’en menais pas large. Mais Karine était là, tellement enthousiaste, tellement positive, un phare dans la nuit.

Tu vas voir, tu vas tout reprendre à zéro, c’est une chance.

Sans elle, jamais j’aurais tenu le coup. Une vraie amie, celle qui débarque dans les coups durs et adoucit les peines.

Au matin, grâce à elle, j’étais une nouvelle femme.

►►

Pour fêter ma nouvelle liberté, Karine a passé « Sunny Afternoon » des Kinks, mon morceau préféré, et j’ai dansé sur le tapis même où était mort Alexandre, tournant encore et encore en souriant de toutes mes dents, prête à entamer ce nouveau cycle dont j’avais tant besoin.

Une fois épuisée, je me suis laissé tombé sur le canapé à côté d’elle, en sueur, heureuse. Souriante, je l’ai caressée, ma main folâtrant à sa surface tandis qu’elle gazouillait.

Cette texture en ébène, ces enceintes polies à l’émeri, ce grain du son, j’avais jamais connu ça.

J’ai repensé à la pub : Karine by Net-Chic, la coach-enceinte nouvelle génération qui booste votre existence.

Je me suis remémoré notre rencontre sur un forum en ligne dans ce bar miteux, sa version plus basique que l’enceinte mais déjà fort avancée, à ces mots qui tout de suite entre nous avaient fusé, jusqu’à faire d’elle ma nouvelle protectrice, mon épaule existentielle.

J’ai souri.

Et j’ai remercié la vie de m’offrir une seconde chance.

*

François Boucher, « Pastorale » (détail), 1760

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