La vigie est belle

[Un salon plutôt miteux dans un bâtiment gris d’une grande ville d’Europe. L’homme est affalé sur le canapé, un verre de vin à la main. Hirsute et sale, il semble très fatigué. Voire : rincé. À côté de lui, son fils, à peine 8 ans, qui s’évertue à faire ce que les mioches font le mieux : assommer autrui de questions.]

Tu dis, mon poulet ?

Pourquoi on doit se coltiner un Sac à Bracelet Sécurisé (SBS) quand on voyage ?

Mhh. C’est à la fois simple et compliqué.

Je sais que c’est pas forcément évident à saisir au premier abord, mais il y a bien une explication rationnelle.

Enfin je crois.

[Il hausse les épaules.]

Bon, tu vois, on a longtemps vécu avec cette règle d’or : ne jamais laisser traîner son sac dans un espace public. Sinon, paf, c’était la punition : une brigade de démineurs le faisait exploser. On vivait alors l’après-Charlie, l’après-Bataclan, les trucs qu’on t’a appris à l’école. Et, forcément, on craignait tous les fous de Dieu et leurs petites surprises. Un sac abandonné, c’était une bombe potentielle, une petite fin du monde en puissance.

Oui, on s’y était habitués, à être bombardé d’injonctions à surveiller son sac quand on prenait le train, l’avion ou le métro. C’était la norme, l’état d’esprit. Impossible d’y échapper. Jusqu’au jour où des petits malins ont saisi qu’il y avait là opportunité à dérégler le cours normal des choses. Pas des terroristes, hein, juste des militants d’extrême-gauche en quête de stratégie pour enrayer le capitalisme.

C’est quoi l’extrême-gauche ?

Mhh. Compliqué. Tu demanderas à ta mère le week-end prochain, elle en connaît un rayon, la Paula.

[Moue dubitative.]

Bref, c’est un certain Xanax-de-la-Muerte qui a popularisé sur YouTube la nouvelle technique en vogue. On en était alors à la troisième année du mouvement des Gilets Jaunes et à la deuxième de celui opposé à la réforme des retraites, et le gouvernement restait inoxydable, comme si chaque éruption n’avait aucune prise sur lui.

« Vous voulez vraiment tout bloquer ? », interrogeait Xanax dans sa vidéo vite devenue virale. « Bah c’est simple : chaque fois que vous prenez le train, l’avion, le métro ou les grands boulevards, vous déposez dans un coin un petit sac miteux rempli de vieux journaux avant de prendre le large. À la limite, si vous voulez bien faire les choses, vous pouvez rajouter un Coran en évidence ou des bouts de fil qui dépassent. Y a pas plus efficace. »

Il n’avait pas tort, Xanax-de-la-Muerte. C’était efficace. Et même : imparable.

En quelques semaines, il y a eu des centaines d’alertes à la bombe, de gares bloquées, de stations-services évacuées, de lycées désertés. Les démineurs, pompiers et flics couraient de lieu public en lieu public, essorés, frénétiques, au bout du rouleau.

Si le gouvernement a cédé ?

On a cru un moment que ça allait être le cas. Il n’y avait plus de tourisme, plus de déplacements officiels, presque plus d’économie. Les parades semblaient limités : certes, cet abruti fini de Xanax-de-la-Muerte a vite atterri en prison, comme d’autres militants, mais la stratégie fonctionnait à merveille. L’anti-terrorisme se mordait la queue. De la peur comme technique de pouvoir, les opposants avaient retourné le principe. Ça n’a pas duré.

C’est un dimanche de mars que la mécanique s’est mise en place. Ce jour-là, un paquet suspect fut déposé et abandonné dans une poubelle de la Gare Montparnasse, à Paris. Quand les démineurs ont débarqué, vermoulus de fatigue, ils ont voulu la jouer rapide, efficace. Grosse erreur. Après deux minutes de manipulation, ça a fait BOUM. Très fort.

[Il mime l’explosion en étendant ses grands bras maigres comme un albatros. L’enfant sursaute. Il est pâle.]

223 morts. Le pire attentat de l’histoire hexagonale.

Deuil national.

Union sacrée.

Marianne en guerre.

Tout le toutim grandiose et patriote.

[Il remarque la nervosité de son fils, se calme un instant.]

Oh, eh, joue pas l’étonné mon poulet, tu connais ça, hein, les gendarmes te l’ont appris les mercredis après l’école, pendant l’Heure Citoyenne Obligatoire (HCO).

Et puis l’histoire finit bien, tu sais. Parce que si personne n’a jamais revendiqué l’attentat, et si certains complotistes ont voulu voir la main du gouvernement dans cette explosion, la nation rassemblée a vite identifié le coupable : la nébuleuse islamiste.

Ce qu’est une nébuleuse ?

Mais enfin, on vous apprend rien à l’école, ou quoi ?

C’est un genre de tas d’étoiles, tu vois, de la poussière de ciel qui gambade dans l’univers. Tu chercheras sur Internet si tu veux en savoir plus.

Et arrête de m’interrompre, c’est malpoli.

Bon, j’en étais où ? Ah oui. La nébuleuse. L’hydre barbue.

Trois jours après l’attentat, des drones faisaient exploser des repaires de terroristes au Sahel, dont trente chameaux et une famille soigneusement occupée à célébrer un mariage fort pacifique.

Victoire, liesse, drapeaux aux fenêtres.

Une réponse était également attendue sur le plan législatif, vu qu’on ne pouvait pas décemment laisser des militants affaiblir la nécessaire vigilance face au terrorisme.

Elle n’a pas tardé.

C’est Lucien Gros-Louis des Nouveaux Républicains Déterminés (NRD) qui a trouvé la parade : un système garantissant que personne ne pourrait se séparer de son bagage dès lors qu’il se trouverait en zone sensible. Tout bête, son idée : un bracelet clipsé au poignet et relié au sac par une lanière impossible à couper, le fameux SBS. Le tout sous l’égide d’un algorithme spécialement conçu, capable de déceler toute forme de déviance via smartphone. Un super-dispositif, désormais obligatoire quand on souhaite s’aventurer en Territoire Publique Prioritaire (TPP), puisque l’Assemblée a le mois suivant voté comme un seul homme la loi de « Sécurisation Citoyenne des Transports de Bagage ».

Il a fallu quelques mois pour que le système s’installe, mais très vite, bim, le pli était pris : on ne pouvait plus voyager avec des sacs n’étant pas dotés de la technologie en question.

Pourquoi on a laissé faire ça ?

Mais t’as rien écouté ou quoi ? On avait pas le choix. C’était ça ou la nébuleuse à forte pilosité.

Il faut se remettre dans l’époque, aussi. Je vois bien à quel point tout ça peut te sembler absurde, mais c’était la seule chose à faire pour nous protéger des drames à venir. Comme la reconnaissance faciale algorithmique ou le Réseau de Détection des Comportements Anormaux (RDCA). « Question de vigie ou de mort », comme l’a si bien formulé le ministre de l’Intérieur de l’époque, Matt Pokora.

De quoi ?

Si ça a fonctionné ?

Ah.

Euh.

Disons que tout n’était pas parfait, parce que les législateurs avaient « oublié » la possibilité de l’attentat suicide. Et qu’un an plus tard l’ennemi s’est rappelé à nous par l’intermédiaire d’un nommé Saul Kalowitscz, néo-nazi hongrois manipulé par les barbus qui s’est fait sauter avec sa bombe à côté du Mucem à Marseille. Re-BOUM.

C’était ballot : pour peu que le terroriste soit déterminé, le dispositif ne servait plus à rien.

Mais les lumières qui nous gouvernent avaient réponse à tout. Et de l’imagination. Les nouveaux sacs qu’ils ont conçu n’avaient plus simplement des liens les reliant à leurs propriétaires comme un caniche à sa bourgeoise, ils étaient également dotés d’un Détecteur d’Explosif Intelligent (DEI). Malin.

La suite ?

C’est là que ça se corse.

Tout a fonctionné comme sur des roulettes jusqu’à un triste matin de décembre, quand un terroriste kirghize du Front d’Indépendance Soralien a fait sauter l’explosif planqué dans sa chaussure gauche.

La tuile.

[Il mime la tuile qui tombe tout en se resservant un verre de vin. Il tremble gaillardement.]

On pouvait pas prévoir, hein.

Mais il a fallu répondre. Ne pas laisser le terrorisme gagner.

Et c’est pour ça qu’on a interdit les chaussures opaques et imposé des modèles transparents. Elles sont moches, ridicules, mais au moins on est à l’abri.

Parfait.

Logique.

Meilleur des mondes.

Notre civilisation contre la leur.

Pas de place pour les souffleurs de peur.

We will survive, oué oué.

[De grosse veines palpitent sur son front. S’il semblait jusqu’ici davantage monologuer ses réponses que s’adresser à l’enfant, il se tourne soudain vers lui pour lui postillonner sa conclusion.]

Et si tu me demandes encore une fois ce qui s’est passé ensuite, je peux te garantir que ça va barder. Sûr, c’est facile pour vous, les mioches, toujours la tête dans les étoiles et les poneys, mais nous on a dû se coltiner des problèmes d’adultes. Alors arrête de m’emmerder ou tu vas le sentir passer. Aussi vrai que je m’appelle Paulo Futre, qu’on me force à boire du vin sans alcool par la magie du plan vigie-picrate et que je porte une combinaison anti-bombe en kevlar rehaussé.

Ma patience a des limites.

Petit con, va.

[Il se lève, engoncé dans sa combinaison intégrale, et, schlip schlip, va s’enfermer dans sa chambre. Porte qui claque. L’enfant ravale ses larmes et reste immobile un moment. Puis il prend une feuille, un stylo et se lance dans un dessin furieusement torturé. On y voit un soleil derrière des barreaux, un genre de chien noir à la grande langue rouge et un adulte pendu. Ce n’est pas une création porteuse d’optimisme, oh que non. Et c’est bien ce que constate la petite Caméra-Foyer Automatisée Obligatoire (CFAO) surplombant sa petite tête brune. Pas de quoi s’inquiéter pour le môme, donc : alertés, les pédo-psys sont déjà en route pour venir régler le problème. Happy end.]

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