Le radis de la méduse

Sous l’intitulé #méduse-gate, la séquence buzz initiée par Jeanne Pointu en ce morose mois de décembre abonné aux brouillards toxiques ne tarde pas à vidéo-métastaser, tournant tornade sur les réseaux mondiaux. Un million de vues, dix millions, cent millions, jackpot, les compteurs like s’affolent en crépitant, potin planétaire démultiplié à l’infini, plus viral qu’une fièvre brune.

On y voit Miss Pointu, navigatrice et exploratrice de renom, prendre la parole devant un parterre clinquant de cravates et robes de soirée. Invitée spéciale de ce dîner de bienfaisance écologique, elle surplombe les généreux philanthropes depuis la tribune dédiée aux orateurs, sous une grande banderole #save-oceans-2037.

Pâle, les poings serrés, elle détonne carrément niveau look – pull jaune informe, jeans, cheveux courts en pétard. « Elle aurait pu faire un effort, Miss Je-sauve-le-Monde », grince dans le public une vieille descendante des Bourbons, engoncée dans un tailleur Hermès certifié Pierre Rabhi Friendly. Hochant sa ganache botoxée d’un air entendu, elle ajoute : « Tu vas voir qu’elle va nous gâcher la soirée ». Pas faux : quand Jeanne Pointu commence à parler, l’ambiance s’en ressent immédiatement, tant elle semble peu se soucier de respecter l’atmosphère feutrée régnant sous les ors du Palais Grognard, paris 16e.

« Des méduses. Y a plus que ça. Des foutues méduses de mes deux. »

Crachés d’une voix lasse, les premiers mots étonnent. Il y a quelques bruissements autour des tables, des murmures. La navigatrice n’en a cure.

« Vous m’avez invitée pour parler solutions, horizons, sauvegarde de l’existant, mais la vérité c’est que le mal est fait. Sur toutes les zones maritimes, c’est pareil : il n’y a plus que des méduses. On avait presque tout bouffé, en bons champions anthropophages, et elles ont achevé le travail. Et elles n’ont pas fait les choses à moitié : pas un coin qui échappe à leur Empire. De Marseille à l’Atlantique, de l’Antarctique à la Seine, des rivières des Vosges aux Mers au Japon, elles règnent en masse, troupes de chocs filandreuses, de toutes les tailles, formes et couleurs, en armées, en bataillons, en continents flottants, en archipels mous. »

Dans la salle, ça bruisse de plus en plus fort. Certains se demandent si c’est une blague de mauvais goût. D’autres supputent déjà un subtil coup politique, une stratégie pointue pour prendre la tête d’un sous-courant de l’opposition – elle serait pas mal en ministre, nan ?

Au centre de cette attention soupçonneuse, Jeanne Pointu enfonce le clou.

« J’ai dédié ma vie à la navigation. Et en cinquante ans de voyages et traversées, j’ai vu toutes les étendues salées se détériorer vitesse grand vide. Il y a eu les pollutions, la surpêche, les continents plastiques, les dauphins agonisants, le fiasco de l’opération héliportée ‘sauvons la dernière baleine’, le réchauffement démultiplié, les grandes campagnes d’aspiration du plastique à vue commerciale, les réintroductions foirées du thon rouge, du cabillaud, du poulpe, du bigorneau. Tout a raté et ne pouvait que rater, tant personne parmi vous et vos congénères dominants n’a jamais vraiment songé à changer la donne. »

Jeanne Pointu s’anime de plus en plus. Elle fait des moulinets, postillonne, monte dans les aigus. Sur les côtés, collés à leurs talkies, les membres de la sécurité hésitent à intervenir. Et les invités commencent à sérieusement se hérisser. « On essaye d’aider et on se fait insulter », grogne une élégante à choucroute vintage, désignant le badge « Save-Earth-2037 » clipsé à son foulard Hermès bio-tricoté par des paysans de Lozère. « On la savait pas d’ultra-gauche tendance Thurnberg », s’agace son voisin. « Et ça, c’est pas du poisson frais ? », s’exclame un vieux PDG du Cac 40, désignant le saumon d’élevage trônant dans son assiette, importé tout spécialement du lac Baïkal. « Putain de mascarade », conclut son fils, le soyeux chanteur Vianney, tout frais ministre de l’Écologie.

Sous les premiers sifflets et une bronca croissante, Jeanne Pointu lance la dernière vague de son assaut oratoire.

« Vous ne faites rien et vous ne ferez jamais rien, c’est écrit. Tant pis pour nous. Tant mieux pour les méduses. Mais je vous souhaite bien du bonheur quand vous irez vous baigner sur les plages du Cap Nègre ou de Saint-Martin cet été. Ça va sans doute piquer un peu. »

Elle éclate d’un rire un peu fou, limite Joker, lâche son micro au sol comme une punk de l’ancien temps – ça larsenne dans les grandes largeurs, hîîîîîîîîîîîîîîî – et prend la direction des coulisses à grands pas décidés, sans un regard en arrière.

*

Le soir-même, la vidéo, tournée par un serveur à fibre mollement écolo qui officiait ce soir-là au Palais Grognard, caracole en tête de gondole de tous les réseaux sociaux. Les images sont un peu floues, mal filmées, tremblantes, mais le discours explosif est tout à fait audible. Un missile rhétorique.

Le lendemain, on ne parle que de ça, partout, dans les médias, au bureau, en famille, dans le bus, en Conseil des ministres. Personne ne s’accorde. Entre ceux qui vivent en bord de mer et se réjouissent qu’enfin la vérité émerge, ceux qui la pensent sincère et s’effrayent de son constat, ceux qui ne savent pas quoi en penser et ceux qui se positionnent dans le déni, trouvent déjà des éléments de langage pour enterrer le méduse-gate, la cacophonie est totale. Jeanne Pointu, un temps, semble émerger comme une figure de premier ordre. Christique, presque.

Deux jours plus tard, le revirement commence à prendre forme. Des journalistes proches du pouvoir sortent des informations tendant à prouver que Madame Pointu ne serait pas l’ange de pureté militante qu’imaginent certains. Elle aurait fait des séjours en hôpital psychiatrique dans sa vingtaine agitée. Elle aurait des problèmes d’alcool, des gros, de ceux qui brouillent les neurones et le raisonnement. Elle aurait insulté le chanteur et désormais ministre Vianney lors d’une mobilisation contre le Méga-Incubateur Microbiotique de Melun. Elle souffrirait d’une forme particulièrement retorse d’Asperger. Elle serait derrière la campagne « Le Radis de la Méduse », responsable de pertes faramineuses dans l’industrie agro-alimentaire des super-OGM. Elle serait irresponsable, décroissante, hors-sol, hystérique, ravagée.

Sur les grandes chaînes d’info, c’est le branle-bas de combat. Des hélicoptères survolent toutes caméras sorties les flots de la Méditerranée ou de l’Atlantique, montrant des étendues immaculées, vierges de toute méduse. « Vous pouvez voir que tout va bien, rien à signaler », fanfaronne en direct le Chef du Gouvernement, invité à donner son point de vue sur la crise en cours depuis l’un de ces engins volants. L’image fait le tour du monde : casque sur la tête, en treillis, il scrute les flots à la jumelle en quête des invisibles envahisseuses, joliment martial. Quand un journal satirique mal léché prouvera quelques semaines plus tard que les mêmes chaînes s’étaient payées le concours d’immenses chalutiers à nasses traînantes pour nettoyer les environs, la tempête serait déjà passée, éloignée, lointaine.

*

Exactement cinq jours après le scandale du Palais Grognard, une nouvelle séquence détrône rapidement Jeanne Pointu dans le grand flux. Sur les images tournées par un anonyme, un certain Martel-Poitiers-88, on voit une femme souriante trottinant sur les bords d’un terrain de foot, qui semble donner des consignes à des gamines d’une dizaine d’années, porteuses d’un maillot Grigny FC. Elle porte un voile.

Ouragan médiatique.

« Le fondamentalisme islamiste conquiert le foot », titre le lendemain Les Nouvelles Nouvelles Valeurs Actuelles, principal quotidien du pays.

Le monstre est lâché. Grand débat national, interventions en rafales, avis d’experts : ça jacasse dans tous les coins. Jusqu’au ministre Vianney qui s’en mêle : « L’écologie, c’est aussi respecter la citoyenneté et ne pas sombrer dans le communautarisme. Porter le voile en public équivaut à ne pas trier ses déchets : une atteinte à l’environnement. »

Ce débat-là dure plus longtemps, bizarrement. Il s’enracine même, rebondit quand une voisine de l’entraîneuse en question, anonyme elle-aussi, assure que le mari d’icelle a refusé de lui faire la bise le jour de l’An, en raison de ses convictions religieuses.

Tollé. Rebonds. Enflammades. Enfumades. Etc.

*

Détroit de Gibraltar, 28 décembre 2038, par trois mètres de profondeur, des filaments s’enlacent et se saluent. En ce jour de grand rassemblement de l’état-major filandreux, l’allégresse règne parmi le peuple méduse. L’ordre d’attaque ne devrait pas tarder. Mieux : les humains ont tellement savonné leur propre planche vermoulue que la victoire ne fait pas de doute. Un frisson collectif traverse les présents : l’Histoire s’écrit maintenant.

Le cri mou déchire l’immensité bleue.

Go go go.

*

12 Gélatine 34 543, territoire franco-médusé, zone Géricault-sur-Radeau. Depuis trois mois, les filamo-médias sont en plein emballement : le schisme entre urticantes et non-urticantes semble inévitable. La faute à un débat public qui a salement dégénéré, quand le sous-genre Rhizostoma pulmo a dénoncé les Tima Formoza à l’Assemblée-Mucus pour cause de filaments arborés dans les transports en commun.

Au fond des océans, les nano-crevettes se frottent les pinces : leur heure est venue.

Go go go.

Rubens, « Méduse », circa 1618

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