La chute de la maison Martel

Conformément aux consignes du Résident Général, nous prenons la route juste après le solstice d’été, un 24 juin, au petit matin. Les augures sont bons, tirant sur le très bon : l’air est tiède, la brise folâtre, nos jarrets aiguisés, la population bienveillante. De charmantes petites filles galopent à notre rencontre, les bras chargés de bouquets. L’une d’elles, potelée comme une oie, nous lance un « Que la grâce de Dieu soit avec vous » particulièrement vibrant. Plus loin, ce sont de jeunes et robustes adolescents qui nous acclament en agitant leurs chopes houblonnées. Braves garçons.

Une fois atteintes les limites de la Cité Mère, nous patientons quelques minutes devant la porte fortifiée. C’est d’une oreille distraite que j’écoute le discours de l’omnipotent Superviseur Blanquois, lequel nous rappelle à grands renforts d’envolées patriotiques que l’heure est venue de prouver notre valeur contre un ennemi particulièrement sournois : le Maure. J’ai entendu ce refrain tellement de fois, sur toutes les gammes, qu’il ne provoque en moi nulle excitation. Pour passer le temps, je songe à Manuela, à maman, à tous ceux qui croient en moi, et je me jure d’être à la hauteur de la tâche. Pour eux, je ne faillirai pas, j’accomplirai ma destinée.

Quand nous franchissons la Porte Sud, je réprime un petit frisson de crainte à l’idée de la tâche immense qui m’attend. Pas question de vaciller : je dois montrer l’exemple, afficher une détermination sans faille – « de souche », comme on dit. Alors je garde les yeux fixés sur les premiers lacets du chemin et sur l’horizon strié de gracieux nuages.

J’avance d’un pas vif, précédant ma cohorte d’un bon mètre. Nul besoin de me retourner pour savoir que mes gaillards et gaillardes ont fière allure, brillent comme des sous neufs dans la lumière de cette chaude matinée. Ce n’est pas une troupe de pouilleux que je mène, mais de jeunes guerriers affûtés, courageux, combatifs, déterminés à faire briller bien haut le blason de la gloire. De purs Francs.

Le soir venu, nous bivouaquons près d’un moulin en ruine, couvert de mousse et de lierre. Une petite rivière coule à proximité, sillonnée de truites arc-en-ciel que tentent en vain de capturer Otton et Gonderic, qui caracolent sur les rochers en brandissant leurs fourchettes comme des harpons. L’ambiance est bucolique, charmante. Si tout le monde a en tête les sanglantes épreuves poitevines à venir, cela n’empêche nullement de se sentir bien au coin du feu, en cet été 732. D’autant que le tonneau de vin percé par Cunégonde, valeureuse cantinière, nous ragaillardit l’âme. Je m’autorise quelques tasses, pas plus : l’heure n’est pas à festoyer.

J’assure la première garde avec Radegonde et Grimoald. Rien à signaler, si ce n’est l’apparition de quelques biches à l’orée de la forêt. Je songe un instant à empoigner ma lance pour nous assurer un petit-déjeuner carné demain, mais le tableau est si enchanteur que je n’ai pas le cœur de le briser. Elles s’égayent au bout de quelques minutes, leurs postérieurs blancs fusant dans le noir d’encre. Une fois la relève de la garde assurée, je m’allonge sur une couverture, les yeux fixés sur les étoiles. Puis, fourbu, je peaufine quelques réglages dans le menu déroulant – degré d’alerte minimum, repos pour tous, mobilisation des forces franques environnantes –, avant de m’endormir sourire aux lèvres. Mon sommeil, un long fleuve tranquille, agité de rêves de gloire.

Au réveil, patatras : tout le monde est mort.

Soigneusement égorgés dans leur sommeil, mes fiers combattants et combattantes n’ont même pas eu le temps de dégainer leurs armes. Triste inspecteur des trous et béances, je passe d’un corps à l’autre en arrosant de larmes l’herbe humide. Cous charcutés, yeux écarquillés, mouches s’agglutinant sur les chairs nues, le tableau est effroyable.

Quelle dèche. On m’avait prévenu, pourtant : attention Pedro, les Maures sont très cruels dans cette réalité que tu te prépares à affronter sous l’identité Charles M. Et moi, trop confiant, trop sûr de moi, je pensais n’en faire qu’une bouchée. Visionnaire, que je suis.

Je m’assois sur une souche, largué, mes pensées encombrées de questions lancinantes. Pourquoi m’a-t-on épargné ? Que foutaient des Maures, supposément fort éloignés, dans cette partie de la map ? Et surtout : peut-on imaginer avenir si proprement foulé aux pieds ?

Saisi par l’ampleur inouïe de la déculottée, j’imagine en grinçant le rictus entendu des Superviseurs, la déception de maman, la moue de Manuela, le haussement d’épaule méprisant de papa – fallait s’y attendre. Bordel, quelle honte, quel ratage. Ça tourne et retourne dans ma tête, ça crisse, ça mouline, avec de petites giclées aigres d’apitoiement. On dirait un aéroplane qui tombe, c’est moi.

Assailli par une vision d’avenir particulièrement déplaisante – je sers deux Souche-Burger fumants à une Manuela hautaine, qui feint de ne pas reconnaître celui qui trône piteusement sous la casquette Burger-Fronss –, je serre les poings en crachant mon désarroi.

« Merde ! »

Mon injure gueulée à la face du ciel, ridicule d’impuissance, fait s’envoler deux corneilles occupées à boulotter l’œil gauche d’Otton.

En écho, quelques rires s’échappent des buissons.

J’en sursaute d’effroi, sueur aux tempes : damned, l’ennemi est encore là.

Pas le temps de réagir que jaillit cette voix assurée, reconnaissable entre mille à sa fatuité criarde, que j’ai appris à redouter depuis le primaire :

« Alors, Charles, toujours aussi marteau ? »

Bigre : Blondin.

Que fout ce salopard dans les parages ? Pour cette quête, il est censé incarné Poppo 1er, le roi des Frisons, dit Bubo, dit Bobba. Charles Martel ne le rencontrera sur un champ de bataille qu’en 734, deux ans plus tard. Alors quoi ?

Quelques moulinets de cerveau, fiévreux. Blondin, c’est pas n’importe qui. Le bougre me tourmente depuis l’enfance, armé de son mépris atavique pour les « non-souchiens ». Grand, beau, fourbe, bien né, c’est le boss du lycée, le séducteur numéro un. Le pire : il n’est pas seulement expert en vannes humiliantes et sourires Colgate, c’est aussi le chouchou des profs. Le fils de, qui jamais ne tremble, assuré qu’il est de toujours rebondir grâce à ses Crédits Patriotes et à son ascendance 100 % enracinée hexagone. Ce guet-apens, c’est lui tout craché.

« Te fous pas Martel en tête, mon gars », qu’il récidive en rigolant, toujours planqué.

Les hyènes qui l’accompagnent redoublent de ricanements.

Je ne réagis pas. À quoi bon ?

J’entends : « Archers, tirs de semonce ».

Une première flèche atterrit à deux pas de moi. Une deuxième un peu plus loin. Quand la troisième frôle mon mollet, je n’ai pas une réaction, pas un frisson. La peur n’est plus de mise, ni la colère, juste le dégoût.

Quelques autres projectiles rasants, puis Blondin le Frison jaillit du fourré, une grande hache à la main. Il avance tranquillement, sûr de lui et de sa force, ses foutus tifs blonds cascadant en vagues vigoureuses sur ses épaules de butor. Que c’est naze : on dirait une pub pour du shampoing.

Arrivé devant moi, il lève haut son arme.

« Chapeau, l’espingouin, t’as foiré dans les grandes largeurs : rarement vu une quête aussi minable. »

Ravi de ma débandade épique qu’il est. Il en glousse d’aise.

« Une dernière parole pour la postérité, Charles le Martelé ? »

Je fais non de la tête.

Tchac, adios.

Tchac, j’atterris.

J’enlève le casque VHR (Virtual Historic Reality), débranche les électrodes fichées sur mon torse et cligne des yeux en luttant contre le flou. Que l’immersion soit longue ou brève, le retour à la surface n’est jamais une partie de plaisir.

Palpitant affolé, corps couvert d’une aigre sueur, je me redresse dans le fauteuil d’examen. La panique rôde. Tentant de reprendre mes esprits, de repousser l’angoisse, je décèle vaguement entre mes larmes le grand écran blanc qui me fait face.

Quand finalement je parviens à faire le point, je découvre le trio qui me dévisage gravement, impavide figé sur l’écran, en direct-live : Monsieur Vallon, Madame Alison et le Super-Intendant Blanquois. Trois cas d’école : le premier, encore jeune, port martial, est un convaincu des nouvelles réformes et de la focalisation sur les capacités de management in virtualo situ ; la seconde, fatiguée, voûtée, n’est plus vraiment dans le coup, même si elle ne l’avouera jamais par peur du licenciement – l’EN veut des convaincus du tri-virtuel, pas des passéistes ; le troisième, sans doute le pire, envoyé du rectorat à gueule de fouine et petite raie sur le côté, mâche un chewing-gum en soufflant son ennui.

Après quelques décennies de silence gênant, Vallon prend la parole.

« Je vous avais prévenu, Pedro ».

Je ne réponds pas.

« N’est-ce pas ? »

Je hausse les épaules.

« Oui, je vous ai dit et redit qu’il ne faut jamais relâcher son attention, toujours être sur ses gardes. Un binational ne peut pas se permettre la moindre erreur, sous peine de gravement entacher son avenir. »

Rebelote des épaules.

« Et, je vous le demande, qu’avez-vous fait de mes avertissements ? Rien. En mission, vous rêvassez, vous regardez les nuages, les truites et les biches, vous picolez avec vos hommes, vous dormez quand débarque l’ennemi… Quelle farce ! Vous croyez qu’un guerrier tel que Charles Martel se permettait ce genre de choses ? C’est comme ça que vous vous représentez notre glorieux passé ? »

Sans trop y croire, j’essaie de me défendre :

« Monsieur, sauf votre respect, je ne pouvais pas savoir que Poppo 1er allait… »

« Eh bien si, justement, vous pouviez. Vous deviez rester sur vos gardes. Savoir que l’ennemi est partout. Et ce défaitisme, à la fin… Pourquoi ne pas avoir combattu ? Avez-vous oublié que l’on peut aussi briller dans la défaite, y semer des cailloux pour la postérité, comme Roland à Roncevaux ? »

D’un geste las, Blanquois l’interrompt.

« Écoutez, Vallon, on n’a pas de temps à perdre avec un non-potentiel de ce genre. Il consultera sa fiche en sortant, et basta. »

Vallon ne le contredit pas. Alors que je m’extirpe du siège, je vois la mère Alison qui me dévisage d’un air triste, presque gêné. Qu’elle aille bien se faire cuire le cul.

« Appelez-moi Blondin en sortant », me lance Vallon, qui est déjà passé à autre chose – affaire classée, enterrée.

Rouge de honte et de déconfiture, je franchis la porte comme on se traîne vers l’échafaud. Mon ennemi patiente dans le couloir, fringant. Il sait qu’il vient de booster son dossier dans les grandes largeurs et ricane grassement en me voyant.

« Eh, champion, tu m’apprendras tes secrets ? J’aimerais bien gérer la life comme toi ».

Je baisse ma tête de sang-mêlé, accélère le pas, fuyant comme jamais. Une consolation : je ne verrai plus jamais son visage de faux-jeton de compétition.

Dans la cour, j’aperçois Manuela, plongée dans son ambianceur de poche. La connaissant, sûr qu’elle a opté pour le hit du moment : Clochers d’antan. C’est sa manière de s’intégrer : suivre les modes, tant pis si elles sont connes et soporifiques au possible.

D’une tape sur l’épaule, je la sors de sa rêverie monacale. Elle sursaute, panique presque. Logique : elle ne m’attendait pas si tôt. Illico, je sens ses pensées qui fusent, grignotent les indices de ma déconfiture.

Quand enfin elle me demande comment ça s’est passé, je vois bien que déjà elle n’y croit plus.

Je ne réponds pas, me contente de lui tendre le PédagoPhone qui me suit depuis le primaire. Sur mon compte personnalisé, je peux déjà revoir la vidéo de la honte, intitulée #ParkourSupVirtuel-Def-PedroSanchez. Demain dès l’aube, à l’heure où blanchira mon seum, elle sera copiée sur tous les réseaux, où s’abattront des armées de commentaires moqueurs. Pour l’instant, c’est elle qui en a la primeur.

Pas franchement enthousiaste, presque rétive, elle sort ses écouteurs immersifs, puis regarde attentivement, en accéléré. Je la vois qui se décompose à mesure que mes erreurs clignotent sous ses yeux et que l’hécatombe déboule au triple galop. Quand le verdict s’affiche en grandes lettres rouges – Choix de vie disponibles : néant / Catégorisation : tout-venant / Première affectation : nettoyage sanitaire, secteur Bobigny -, elle le fixe quelques secondes, puis enlève les écouteurs et baisse les yeux, muette, soudain lointaine. Plus sur la même planète.

Un ange se crashe.

On sait tous les deux que les dés sont jetés, gravés dans le marbre.

Contrairement à elle :

Je ne ferai pas d’études supérieures.

Je n’appartiendrai pas à la caste des éduqués.

Je n’aurai pas le droit de vote.

Je ne fréquenterai jamais d’autres parties du monde, collé à ma ZAO (Zone d’Attache Obligatoire) banlieusarde comme un sparadrap en berne.

Je bosserai à la forçat derrière la caisse d’un fast-food, ou dans l’entretien d’une plate-forme anti-migrants, voire dans une ferme numérique.

Je ne pourrai pas accéder aux réseaux premium de communication, ni aux restaurants agréés Yelp, ni aux piscines municipales, ni aux bibliothèques, ni aux expositions.

Je n’aurai pas droit aux produits frais certifiés non-toxiques.

Je n’aurai pas d’enfants.

Je n’aurai pas accès à la Longue-Vie ni aux traitements anti-rides.

Je vieillirai comme un con, tandis qu’elle restera pure et fraîche, joyau de la caste.

Je ne la verrai plus, ni demain ni plus tard.

Je scrute une dernière fois sa tête de moineau triste, sa tendre bouche crispée, l’éclat brisé de ses yeux noirs. Et j’avoue, un instant, presque fou de dépit, je caresse l’idée de saborder son avenir, elle qui hier a si bien réussi son excursion médiévale, qui a incarné à la perfection Jeanne d’Arc, leur sainte à tous, la super-héroïne de la patrie, la bergère diva qui truste de pleines colonnes sur tous les insta-manuels scolaires.

Bonne élève, Manuela, trop bonne élève, trop insérée dans le hic et nunc pour être honnête, voilà ce qui me traverse le ciboulot l’espace d’un éclair, où je voudrais l’écarteler comme Ravaillac, la décapiter comme Robespierre, l’étrangler dans un cachot moisi comme Vercingétorix, la brûler comme sa chère Jeanne, la grande fautive, l’inspiratrice, celle qui donne le la de tout ce bordel.

Une seconde je chancelle en bord de violence extrême, l’esprit déraciné, électrocuté, révolté. Et puis ça retombe, je démissionne.

Alors, sans un mot, je m’éloigne d’un pas traînant, avec dans mon sillage tous les losers du passé, collés aux basques.

Je tends l’oreille, au cas où.

Mais non.

Elle ne me rappelle pas.

*

Henry Darger, « At Battle of Drosabellamaximillan »

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