Moros Intrepidus : une romance

1.

Quand j’ai découvert l’annonce sur un site de vente en ligne, j’ai littéralement freezé du cerveau, en adoration.

Moros Intrepidus noir et feu pour la chasse au raton-laveur.

Blam, quel blase.

En-dessous, il y avait une présentation vidéo, où l’on pouvait voir ce bijou traquer les racoons dans les fourrés, avec une science de l’égorgement tout ce qu’il y a de plus saisissante. Il t’en chopait deux à la minutes, ses petites canines gorgées de sang comme des rubis de mai.

Le prix : 6 000 boules.

Pas donné. Même : excessivement cher. N’empêche que j’ai illico rempli le formulaire et validé l’achat. Faut bien que les thunes du padre servent à quelque chose. Et que je remplace César, mon rottweiler adoré, bouffé par les coyotes.

Trois jours après, le dino-conseiller était là. Deux heures de parlotte passablement relou, avec tartines de recommandations toutes plus fastidieuses les unes que les autres. Éviter les centres commerciaux et les supermarchés. Prendre bien garde à ce qu’il ne soit pas affamé. Lui mettre la muselière dans les transports en commun. Blablabla.

Eh, ducon, tu veux qu’il boulotte qui ici, paumé comme je suis ? C’est le trou de cul de l’Utah, pas Chicago.

Finalement, il m’a fait signer la décharge et s’est barré en me laissant l’animal, bien rangé dans sa caisse. Sûr que ce pleutre de compétition ne voulait pas être là quand la merveille carnassière sortirait au grand jour. Tocard.

Il est vrai que ledit Moros n’a rien du jouet anodin. J’avais pu m’en assurer en lisant la fiche technique du laboratoire Zaniaki : 1 mètre 20 au garrot, peut-être, mais des griffes affûtées comme des rasoirs et un sens de la traque exceptionnel. Pas pour rien qu’il a été surnommé « mini-tyrannosaure ».

Il n’a pas paniqué quand j’ai fait sauter le couvercle au pied-de-biche. Il s’est contenté de me regarder d’un air courroucé, ses yeux de reptile dardés comme des glaives. Puis il a sauté hors de la boîte et s’est dirigé vers la cuisine, déjà chez lui, sa queue zébrant l’air flasque. De la griffe, il a tapoté la porte du frigo : viande viande VIANDE, criait son regard. Je l’ai illico contenté.

2.

Il n’a pas fallu longtemps pour qu’on s’apprivoise. Tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il canicule, on sortait pour de grandes balades carnivores. Ratons-laveurs, coyotes, pintades, pumas, tout y passait. Il galopait dans la pampa en poussant d’étrange petits cris venus du fond des âges, localisant les proies grâce à son radar sensoriel infra-rouge – la petite touche Zaniaki.

Quel prédateur, mes aïeux.

Le soir, il se roulait en boule au coin du feu pendant que je m’arsouillais au whisky. Mes pensées, pas folichonnes : Loreline et son foutu cancer des ovaires, ma fuite, la mort de papa et maman dans l’attaque d’Atlanta par les Alt-rhightistes du Front d’Indépendance Totale, ma carrière foirée dans les grandes largeurs, ce monde qui partait en couille. Ouin ouin. Ceci dit, il me suffisait de lever les yeux vers Moro l’Intrépide pour sentir une petite flamme dans mon cœur, le timide espoir d’un renouveau. Si lui avait pu ressusciter après des millions d’années d’absence, merci Zaniaki !, alors tout était possible. Même la rédemption pour un chanteur country dépressif terré dans une cabane.

3.

Cela faisait belle lurette que j’avais coupé avec le monde, fuyant les informations et les flash-d’info. D’ailleurs je n’étais pas connecté au Réseau 9G+, le b.a.ba technologique, ce qui techniquement faisait de moi un hors-la-loi. Je m’en battais royalement le steak. Ma bécane, je l’utilisais uniquement pour me faire livrer bouffe, livres et picole par wagons-drones. À quoi bon se confronter au reste du monde ?

Moro ne m’a pas rendu moins sauvage, mais il a contribué à me redonner goût à la vie. Chasser, marcher, bouffer, tous ces trucs que je faisais mécaniquement depuis la mort de Loreline, reprenaient un sens, un arôme. Si je me réveillais toujours avec une sale amertume dans la gueule, le goût amer de ma défaite, il arrivait que mon seum déguerpisse rapidement. Et puis je picolais moins. Ou plutôt : je m’y mettais plus tard, vers midi. Pas du luxe.

Cela aurait pu durer longtemps. Il aurait suffi que je me contente de ce que j’avais : une relation saine, robuste, revigorante, avec un petit pote droit venu du fond des âges. Comme de juste, ça n’a pas été le cas. En bon connard de compétition, j’ai tout foiré dans les grandes largeurs. Plutôt que de savourer ce que j’avais, ce petit marche-pied vers le mieux, j’ai voulu du rab. Et j’ai commandé un deuxième Moro Intrepidus.

Mara.

4.

« Vous savez que ces bestioles sont contre-nature, n’est-ce pas ? », m’a demandé le dino-conseiller, la même crevure que la première fois. Il avait un petit chapeau de paille ridicule, genre le gars de la ville qui s’aventure à la campagne, et de grandes traînées de sueur sous les aisselles, dégueu.

« Ouais ouais », j’ai grogné.

Il m’a dévisagé.

« Je vois que vous avez pris une femelle, cette fois. Vous auriez pas une idée derrière la tête ? Parce que leur sexualité n’est pas prog… »

J’ai envoyé chier ce connard avant qu’il ne finisse sa phrase. Pour qui il me prenait, mister flipette ? Pour un paléo-pervers ?

5.

Moro et Mara se sont très vite bien entendus. Logique : représentants de la Nuit des Temps, ils étaient tous deux méchamment paumés dans notre monde. Conséquence : ils avaient grand besoin de la compagnie d’un congénère. Traverser les millénaires, ça affûte la solitude.

Question chasse, ils étaient merveilleux de complémentarité. L’un faisait fuir le gibier, l’autre le mettait à mort – pile tu gambades, face t’es mort. Jamais un raté. Si bien qu’on a pu s’attaquer à des cibles plus grosses. Des élans. Des loups. Même un petit ours noirs, un joyeux matin de juillet. Fallait les voir le découper en morceaux dans la clairière éclaboussée de soleil, la beauté pure.

C’est quelques semaines plus tard que le laid a débarqué.

Un soir, je les ai surpris en train de s’accoupler. Quand j’ai allumé la lumière du garage pour déposer un cuissot de chevreuil dans leur cage, ils étaient en plein acte. Ça a fait zzzzzzzip dans ma tête, comme un truc malsain qui s’ouvre et libère des intentestins. Le corps de Mara tendu vers l’arrière, ses feulements étouffés, l’odeur du paléo-coït, le liquide cristallin qui s’échappait de son sexe… Je suis resté figé quelques secondes, surpris de me sentir émoustillé. Et puis j’ai refermé la porte en m’excusant. Ça ne me regardait pas.

6.

Le lendemain, je n’étais plus le même. Dans ma tête clignotait le tableau aperçu la nuit précédente, néon agaçant bouffant tout mon espace mental. J’ai commencé à picoler dès 10 h et ne les ai pas sortis de la cage de la journée.

Vers 19h, bourré et maussade, j’ai appelé le service après-vente de Zaniaki. Je me rappelle plus très bien ce que je leur ai dit. Ni ce qu’ils ont répondu. Mais j’ai encore en tête le cri d’effroi de la conseillère s’exclamant : « Non, Monsieur, il ne faut pas faire ça ! Surtout pas ! »

Radasse.

7.

Je me doute que vous me jugez. Que vous portez sur ma personne un regard dégoûté, révulsé. Bah je vous emmerde. Si vous aviez connu la solitude, la vraie, celle qui déchire les tripes, vous auriez pu céder à cette tentation. Et puis il y avait Mara, sa prestance, son agilité, le velouté de sa peau. Dans ma situation, c’était Greta Garbo en personne, avec en auréole l’attrait de l’interdit absolu.

Très vite, j’ai décidé de m’occuper de Moro. Ce petit salopard avait bien compris que la situation avait changé. Il sentait ma jalousie, ma hargne. Il devinait mes pensées lubriques. Il voyait mon regard transformé. Bref : il avait compris que nous étions désormais adversaires.

J’ai longtemps soupesé les possibilités. Le flinguer lors d’une partie de chasse. L’égorger dans sa cage. Appeler Zaniaki pour qu’ils m’en débarrassent. Empoisonner sa bidoche. Le pousser du haut d’une falaise.

Mais tout ça c’était minable. Nul. Pas à la hauteur de l’enjeu. Ce que je devais faire était évident : l’affronter en duel. Comme Rahan.

8.

C’est un samedi après-midi d’été que tout a explosé. Il faisait un chaleur monstre, dévorante. J’avais passé la nuit une nuit fiévreuse, Mara incrustée dans mes pensées, après avoir de nouveau surpris leur petit manège sexuel. Les enfoirés ne s’étaient même pas arrêtés quand j’étais entré, frénétiques, gluants, monstrueux.

Au matin ma décision était prise. Finies les conneries, il était temps de corriger ce morveux.

Quand j’ai ouvert la cage, une batte à la main, ils ont tout de suite compris qu’il y avait du sang de l’air. Moro a feulé, sa petite bouche tendue vers moi.

« Pas ici », j’ai grogné, « dans la cour ».

Ils m’ont suivi dehors.

Dans l’air, de grosses mouches noires, hideuses, zébrant la canicule. Et de l’électricité, pas qu’un peu.

9.

Ça n’a pas duré longtemps. Il avait beau venir d’une époque carnassière, il manquait d’allonge, de répondant.

Plusieurs fois, il a tenté de me sauter à la gorge, mais toujours ma batte le cueillait en plein vol, vlam.

Mara regardait le spectacle d’un air intrigué, alanguie dans la poussière. J’aurais juré que la situation l’excitait : deux mâles dominants se battaient pour la posséder, chouette.

Moro pissait le sang. Un liquide vert, odorant. Une patte brisée, il fendait l’air de ses griffes pour m’empêcher d’approcher. Dérisoire.

Je n’ai pas flanché au moment de la mise à mort. Un grand coup sur la tête et sa cervelle a éclaté, révélant les circuits en silicium amalgamés à la matière organique.

D’une voix atone, j’ai prononcé son éloge funèbre : « Tu l’as bien cherché, ducon. »

Mara a poussé un gémissement. De tristesse, un peu. De désir, peut-être.

Je me suis jeté sur elle.

On s’est aimés dans la poussière, suants, grognant, primitifs.

10.

Ils ont déboulée le lendemain alors qu’on se prélassait au lit. Trois voitures de flics et un hélico.

« Et pourquoi pas l’armée ? », j’ai grogné en découvrant le spectacle par la fenêtre.

Ils ont enfoncé la porte et se sont jetés sur moi. Parmi eux, Mitch, avec qui je picolais à l’occasion. Il a jeté un œil dégoûté sur mon torse, où s’affichaient les zébrures laissées par cette nuit d’amour pas comme les autres.

« Sale porc », qu’il a lancé en me foutant les menottes.

J’ai découvert plus tard que tous les produits Zaniaki sont dotés de caméras. Au moindre problème, ils envoient les bandes à la police, qui intervient fissa.

Plus con que moi, tu meurs.

11.

J’en ai pris pour 20 ans. Entre le meurtre de Moro et la déviance sexuelle, ça me pendait au nez.

De toute manière, je ne sortirai pas d’ici vivant. Les paléo-pointeurs sont tout en bas de l’échelle, par ici. On les écrase comme des cloportes. Et tout le monde s’en fout.

Le soir, je les entends gueuler : « On va te buter, le pervers, tu vas déguster ».

Pour ne pas les entendre, je me fourre du PQ dans les oreilles. Et je songe à Mara, si douce, si sensuelle, si vigoureuse. Dans ces moments-là, je donnerais tout pour une dernière nuit avec elle, une ultime étreinte avant la fin de mon monde et le poinçon qui s’enfonce dans l’oreille.

Mara, mon astéroïde.

*

Moros Intrepidus, le bien-nommé

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