BFM en PLS

Solidarité canine oblige, Chien Noir apporte son soutien à son beau camarade Chien Rouge, égérie quadrupède du mensuel de critique social CQFD, dont les caisses crient un peu famine. Un petit texte qui se projette dans les joyaux locaux du canard en 2029. Il en ressort que finalement l’avenir ne s’annonce pas si sombre que ça.

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Les locaux d’un journal marseillais. Il est tard. C’est l’hiver mais à l’intérieur l’ambiance est chaude, voire crépitante. Une atmosphère de fête studieuse, avec une dizaine de motivés et motivées affairés à finaliser le dernier numéro de leur mensuel de critique sociale, CQFD. Plus précisément : le 272, couvrant le mois de décembre 2029. Pour titre : « Dossier médias libres – tout va super bien », avec en couverture une photo du siège de BFM TV brûlé lors de l’insurrection de 2025 et ce sous-titre : « Les vautours de l’info en PLS ». Pour quatrième, un bel article enthousiaste, intitulé : « Pourquoi on ne vous demande pas de thunes ».

Une fois le journal envoyé à l’impression, la fine équipe sort les boutanches, trinque bruyamment, puis prend place pour la traditionnelle photo de fin de bouclage devant le Chien Rouge en plastique de trois mètres de haut, signé Jeff Koons, que les tenanciers ont chiné à Emmaüs pour fêter le cent-millième abonné. L’ambiance est joyeuse. Ça se tape dans le dos. Ça évoque l’avenir politique rutilant et les dernières poches de résistance macroniste à Melun et en Picardie. Ça parle des travaux à effectuer pour que le local de la rue Consolat résiste à la montée des eaux et aux attaques de ces foutus dauphins punks défoncés au mazout. Ça décrie la dernière intervention pathétique d’un certain Méluche au troisième plénum internationaliste de la Commune de Marseille – la patience des tenanciers du journal à ses limites : la sénilité n’excuse pas tout.

« Il va nous plomber le moral encore longtemps, l’ahuri, avec ses histoires de valeurs patriotiques à sauver et de Marseillaises à entonner ? », s’enflamme une grande gaillarde affairée à tirer des affiches « Révolution Mondiale, l’an 4 – on reconstruit tout et c’est pas triste » sur une photocopieuse de l’ancien temps, qui grince comme une balançoire rouillée.

Tout le monde de hocher la tête : il est gênant, quand même, ce rejeton du passé tricolore, avec son discours à la tonton Jacky la France en fin de repas de Noël.

Et puis, séquence nostalgie, les gaziers et gazières en viennent à parler du dernier appel à abonnements que le canard avait dû lancer il y a dix ans de ça, pour le numéro de décembre 2019. Une drôle d’époque, quand même. Certes, le climat social était bouillant et c’était chouette, prometteur. Mais pour le reste, l’heure était méchamment grave, avec un gouvernement en roue libre et des élites plongées dans une course en avant tellement mortifère qu’on en venait à considérer la possibilité du complot illuminati-raëlien comme la moins saugrenue de toutes. Pour le canard en question, le fameux chien rouge, c’était pas non-plus la super-forme. Certes, il aboyait en kiosques depuis 17 ans contre vents bruns et marées néo-libérales, une belle performance. Mais les finances étaient à sec. Et les ventes pas fameuses. Il avait donc fallu se résoudre à une énième fois faire appel aux lecteurs, pas le choix.

« N’empêche, c’est ça qui nous a sauvé », rappelle Claro de La Riviera, soutier de première du journal, entre deux petits fours au tofu d’Auvergne. « Sans cet appel et l’aide de nos super-lecteurs, on aurait mis la clé sous la porte et on aurait jamais pu suivre et encourager les soubresauts sociaux qui ont suivi. »

Les présents opinent du chef (même s’ils ne les aiment pas (les chefs)). Pas faux. Bon, ça n’aurait pas été la fin du monde, sûr, mais quand même, ça aurait fichu un sacré coup au moral, surtout à une période où kiosques et télé étaient encore en immense majorité aux mains des tristes siphonnés de la start-up nation. C’est dans la tourmente qu’on a le plus besoin des voix divergentes.

La soirée continue un moment, entre nostalgie de la jeunesse à l’huile de coude et joie de faire un canard dans des conditions normales. Des passants s’arrêtent, viennent filer un coup de main pour les enveloppes d’envoi. « T’imagines qu’il y a cinq ans encore la télé c’était BFM ou C-News ? », s’exclame une jeune motivée à cheveux violets, par ailleurs présentatrice du journal local de Marseille TV, avec deux transfuges de Lundi Matin et en régie toute l’équipe de la revue Jef Klak. « Ouais, c’est flippant », lui répond notre maquettiste, désormais également en charge de la mise en page de La Provence antifa. « C’était vraiment une époque de merde. »

Approbation générale. Poursuite des réjouissances. Plans sur les comètes. Bouteilles qui se couchent. Rafales de bisous. Reprises punk du dernier album de PNL, Jupiter et au-delà. Considérations enjouées sur la pratique du kite-surf sous l’ombrière du Vieux Port. Blague moisies. Flammèches utopiques en pagaille.

La belle routine électrique de 2029.

Plus tard, à l’heure où blanchit la bataille, un grand Chien Noir, vieux comme un député d’antan, cagneux, effilé, s’arrête un instant devant la devanture du local. Il observe par la porte vitrée : les gens qui trinquent, les affiches qui s’empilent, l’immense Chien Rouge de Koons sur lequel quelqu’un a tagué un grand « Tartuffes de tous les pays, allez-bien vous faire cuire le cul », le local toujours aussi pourri mais toujours aussi vivant… Tout ça lui plaît bien, lui qui n’a plus beaucoup d’enthousiasmes. Alors il lâche un petit « wouf » de soutien, discret mais fort sincère. Et repart en clopinant en direction de la Canebière, où paraît-il une belle baleine à bosse a été aperçue. Pas question de rater ça.

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Le texte d’appel à soutien du Chien Rouge, moins futuriste, est à lire ICI. Pour s’abonner c’est ICI.

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Pieter Bruegel, « Chasseurs dans la neige », 1566, détail

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