Façon puzzle

Le petit homme gris l’avait dit, claironné, froidement asséné de sa voix la plus martiale : il avait choisi son camp. Celui de l’ordre et de la matraque, de l’état inflexible éborgnant et amputant sans ciller. Ça avait marché un temps. Mais ce jeudi de décembre des plus agités, va savoir pourquoi, quelque chose a dérapé. Et pas qu’un peu…

« Non mais c’est quoi ce café de merde, Lantier ? Tu veux retourner faire la circulation, c’est ça ? »

Debout face à une immense rangée d’écrans, le petit homme d’aspect germanique à l’ancienne (circa 1940’s) tire clairement la gueule. Dans sa main, la tasse incriminée tressaute, balançant quelques gouttes sur la moquette rouge. Rappliquant dare-dare, ledit Lantier, un grand dadais piqueté d’acné, s’excuse à plat ventre et récupère l’objet du délit tout en promettant un nouveau kawa d’exception, un nectar, le meilleur du monde, promis-juré, sur le sang. Comme tous les autres galonnés rassemblés dans la salle de commandement de la Préfecture de Paris, il est en état de stress intense, limite crise d’angoisse, tant le chef vrille dans les grandes largeurs. Plus crispé, tu crises cardiaque.

Il y a dix minutes, devant des images de manifestants débordant une rangée de CRS vers le Boulevard Auriol, le petit homme a même giflé son assistant personnel, Rudolfo, coupable d’avoir trop tardé à lui passer une communication d’importance. Blam, salade de phalanges. Le bruit a résonné sous les ors lourds de la pièce, instillant un venin de tension sous les képis.

Il faut dire que le petit homme gris à la casquette XXXL a pour la première fois de sa vie de Préfet bourré de certitudes martiales un mauvais pressentiment. Ce jeudi noir, il ne le sent pas. Du tout. S’il n’est pas du genre à se fier aux intuitions, un truc de bonnes femmes, il n’arrive pas à battre en brèche la petite angoisse qui monte. Quelque chose ne va pas.

« Allez les gars, on les éparpille façon puzzle », gueule-t-il au moment de lâcher une escouade de gendarmes mobiles sur des postiers un peu chauds, avenue Wagram. Mais sa ritournelle porte-bonheur sonne faux, téléphonée. Du mauvais vaudeville.

Il n’a pas lu grand-chose dans sa vie, le petit homme. Un peu de Sun Tzu, trois lignes de Machiavel. Les mémoires de Papon. Et le dernier Zemmour, parce qu’il se sent des affinités particulières avec cet autre petit homme suintant la bile. Ça fait pas bézef, niveau intelligence stratégique. Niveau intelligence tout court non plus, d’ailleurs. Mais ça lui suffit pour savoir qu’en la matière il est essentiel de toujours avoir un coup d’avance. Et cette fois-ci, ce n’est pas le cas. Trop de bordel, partout. Trop de caméras neutralisées, d’escouades débordées, de baqueux expulsés des cortèges, de reculades en catastrophe. Le nouveau maintien de l’ordre qu’il a tant théorisé au détriment des citoyens blessés en cascade tourne à la catastrophe industrielle.

Alors qu’il observe un autre écran virer au noir, zip, voilà Lantier qui revient en tremblotant, nouvelle tasse à la main, un nuage de peur flottant sur les épaules. Et ça ne manque pas : au moment de tendre son offrande caféinée, il trébuche et renverse son contenu sur le costume flambant neuf de son chef. Trois secondes de stupeur, et le petit homme décoche son poing dans la figure de Lantier, puis, une fois l’ahuri par terre, s’évertue à le savater consciencieusement.

« Mais qui m’a foutu des connards pareils ? Hein ? », qu’il gueule, l’écume aux lèvres, les semelles plantées sur un tarin tordu.

Dans la salle, tout le monde se fige : ça sent pas bon, tout ça. Et même : ça cocotte rude.

*

Trois heures plus tard, c’est encore pire. Paris est une défaite. Et de partout, les pires nouvelles arrivent : à Lyon, Marseille, Dijon, Angers, Toulouse, etc., tout est bloqué. Face à une telle éruption de grogne, le petit homme ne sait plus quoi faire. Le pire : voilà deux heures que le ministre a rejoint la salle, avec son air de chien battu et sa tignasse huileuse immonde, et qu’il le bombarde de questions insolubles :

« Mais enfin c’est quoi ce bordel ? Vous ne maîtrisez rien, ou bien ? »

Le petit homme serre les dents, les maxillaires, le plexus solaire, tout. Il est tellement tendu qu’il sent ses nerfs se resserrer autour des os, s’enrouler en barbelés. Il tente de répondre que tout ça n’est pas de sa faute, que la colère du peuple, que… Mais le sinistre huileux le coupe d’une pluie de postillons.

« Je croyais que vous aviez un plan secret ! Des caméras magiques ! Des sapeurs infiltrés ! Des drones de la mort ! Des lacrymos létales ! Et voilà le résultat : ça brûle de partout ! »

Le ministre tend le doigt vers le mur d’écrans. Une bonne moitié sont coupés, hors service. Les autres affichent de belles nuances orangées, rouges, noires : des flammes, des barricades, des places livrées aux danses et aux assemblées. Sur l’un d’eux, c’est encore pire : on y voit une vingtaine de CRS jeter casques et matraques à terre pour rejoindre un cortège particulièrement vociférant.

Le petit homme se sent mal, oppressé. Presque vermisseau. D’autant que le ministre le regarde comme un moins que rien, le parfait fusible, celui qu’on fait sauter en moins de deux. Alors il repense à tous les sacrifices faits pour en arriver là, à sa non-existence de zombie, à tous ceux qu’il a écrasés sur sa route, à la France entière qui le hait, à ses repas solitaires le soir devant BFM et un plat surgelé sans âme. Et il se le promet, juré craché, pouitch, ça ne va pas se passer comme ça. Il a encore de l’énergie à revendre, nom d’un Général Juin ! Il est chaud ! Plus hot qu’un panzer ! Il va leur montrer ce qu’est un vrai déglingo du maintien de l’ordre !

D’un bond azimuté, il repart au combat. Tremblant, les naseaux fumants, un tic déformant le coin gauche de sa lèvre à intervalles réguliers, il interpelle ses officiers, morigène ses hommes sur le terrain, fait feu de tout bois.

« José, tu m’envoies les drones bombarder la Place de l’Etoile en quinconce, façon César chez les Numides. »

Petit moulinet des bras, suivi d’une gigue désordonée.

« Cohorte 12, on sort les chiens noirs de combat. Au moindre chat, qu’ils se défoulent, wouf wouf. »

Il mime le chien noir, majestueux, terrifiant, puis le chat craintif qui se carapate.

« Tango Charly Zouzou : faites-moi une petite danse de la victoire, avec le truc à la Mickael Jackson, le pied en arrière, là, Billie Jean’s not my lover. »

Il moonwalke comme un beau diable, le képi en oblique sur le crâne à la 7e Compagnie, lâchant des paquets de sueur sur la moquette rouge.

Ultime pirouette, grand écart, vivats du public. Oh yeah.

*

En arrière-fond, le sinistre a reculé, visage jaune pâle, façon beurre rance. Il regarde son plus bel élément fondre littéralement les plombs sous ses yeux. C’est pas beau à voir. Le Préfert twerke désormais. Puis il saute sur le dos de Rudolfo, meuglant « Hue Tornado, hue, on décampe à Varennes ».

Le ministre n’est pas bien. Du tout. L’angoisse monte, monte, déborde. Il regarde les écrans toujours plus bariolés de flammèches révolutionnaires. Les galonnés toujours plus verdâtres. Le petit homme gris toujours plus fou. Lui-aussi sue de partout, c’est l’inondation. Il commence à reculer, lentement, en fourbe. Puis il se retourne d’un bloc et galope vers la porte, tandis que derrière lui le Préfet exécute un solo de guitare sur un instrument imaginaire, à genoux comme Hendrix à Woodstock.

Fuir, fuir, fuir.

Ce sera leur destinée, désormais, à tous. Faut croire qu’ils avaient mal choisi leur camp.

*

(Georges Grosz, « L’éclipse du soleil », 1926)

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