Petite faucheuse

Dans l’ancien temps, la mort c’était mieux. Tu pouvais réfléchir à ta postérité avant de canner, sans crainte qu’on ne te pique l’ultime pirouette. Si t’étais pas emporté par un truc fulgurant, type cancer du réseau ou peste Zemmour, t’avais la possibilité de peaufiner ton message post-mortem pendant des années pour qu’il soit gravé sur ta pierre tombale après le grand couic. Une infinité de possibilités. « Il a vécu comme il est mort : collé au vent » ; « Bombance et cotillons ont rythmé son passage sur terre » ; « Je vous l’avais bien dit que j’étais malade, tas de cons ». Le raffinement suprême.

Pour ma part, me refusant à acter le changement d’ère mortuaire, j’avais naïvement tout prévu depuis un bail et garni mon testament des indications idoines. Un départ classique, « Émile Galurin, 1983-2035 », histoire de poser les bases, et puis une touche de cynisme bien dosée : « Il part en paix, seul, son cubi sous le bras, après avoir tout bien bousillé sur son passage ».

Stylé.

Rien que d’imaginer la gueule de la si pieuse Tata Josette déchiffrant le message sur ma pierre tombale, ça me donnait envie de mourir. Allait-elle tourner de l’œil ? Se signer pour conjurer Jéhovah ? Rire intérieurement tout en maintenant extérieurement son maintien lugubre de corbeau sec ?

Le hic : ça ne va pas se passer comme ça. Ni tombe, ni Tata Josette en PLS, ni décès. Car je viens de l’apprendre : selon les dispositions du Décret 3, je n’ai pas assez de crédits pour mourir.

C’est ce matin que j’ai reçu la nouvelle. Le mail neuronal était bref : « Votre demande de basculement définitif a bien été enregistrée par notre service. Nous sommes au regret de vous informer que nous lui apportons une réponse négative, pour déficit de crédit. »

Suivait une liste fournie de mes torts : alcoolisme, tabagisme, déficit sportif, flirts répétés avec les narcotiques, sexe non protégé, réclusion sociale, déviance de l’imaginaire, chômage endémique.

Ouaip, j’ai cumulé. Et ma peine s’en ressent : 50 ans de service civique numérique pré-mortem. Ça m’a fichu un coup.

Trois mois que je croupis aux palliatifs, nourri par des sondes, torché par des robots, au bord du grand vide. Et maintenant, ça : on m’interdit le repos éternel.

La suite, je la connais dans les grandes lignes. J’ai vu suffisamment de reportages sur le sujet pour me douter que ça ne va pas être une partie de plaisir. Le bagne neuronal.

*

En attendant qu’ils déboulent, je songe à ce slogan que j’avais tant moqué dans ma relative jeunesse, quand Super-Vie en avait fait son vaisseau amiral rhétorique : « Ceux qui n’ont pas su se montrer dignes de la vie ne méritent pas la mort sur un plateau ». Tellement débile. On en faisait des gorges chaudes avec les potes. Après les migrants, les assistés, les vieux improductifs, les banlieusards, voilà qu’ils comptaient s’en prendre aux morts, ces endives. Pis on avait moins rigolé quand Super-Vie avait décroché la timbale présidentielle.

Le décret 3 est la mesure phare de la 2e technostitution. Il stipule que les individus n’ayant pas traité leur corps et leur fonction sociale avec respect sont maintenus en « vie » sous forme de magma neuronal, afin de pallier aux manques des algorithmes en matière de classification sociale et d’appréciation morale.

« Que les feignants, les anarchistes et les cas sociaux se le tiennent pour dit, on saura leur faire payer leurs errements le jour de leur mort », a plastronné Super-Vie lors de son intronisation.

Pas de repos éternel pour les non-braves.

*

Ils déboulent le lendemain, alors que je divague sur les rives de la suffocation. Papa tumeur m’a transformé en petit tas racorni, en piteux concentré de douleurs, ce qui ne les empêche nullement de me traiter avec une rudesse fort déplaisante.

« Techno-citoyen Galurin », me beugle l’un d’eux à l’oreille, « en vertu du décret 3 nous vous emmenons purger votre peine pré-mortem au Fort Numérique de VitrIkea ». Il me toise d’un air goguenard, puis lance « on arrive à temps, les gars, il est quasi-clamsé, on dirait un zombie ». Uh uh, la grosse poilade. La seconde d’après, il sort une grande seringue de sa blouse et me l’enfonce dans le sternum. Je songe à Myrtille, mon amour de jeunesse, puis à des goélands ivres braillant allégrement dans le mistral, et je décapsule.

*

Roger pousse le chariot encombré de petits tas de cerveaux. Je suis le numéro 749432b. Chouette. Il s’arrête tous les cinquante centimètres pour raccorder un réseau neuronal au grand collecteur algorithmique. Quand vient mon tour, il me dépose à l’emplacement idoine et entreprend de m’activer. J’essaye de hurler que non, qu’ils n’ont pas le droit, que je veux voir mon avocat. Je brame, je m’insurge, je chuinte. En pure perte : Roger me raccorde, ça grésille, je m’y refuse, je dis niet, bande de salig…, frschi.

Nano-seconde 1
Madame Irène Sovad, demande de crédit bancaire. Fouille de ses comptes, passage en revue de ses historiques, appréciation morale de son apport à la société, balayage réseaux sociaux. Verdict : négatif. /// Formulaire e3222 de naturalisation. Monsieur Mohammed Benzou. Fermier Microsoft. Femme en prison pour voile. Vol d’un cubi de Rodor il y a 30 ans. Négatif. /// Estimation de potentiel. Stanislas Labordure. 22 ans. Postule à la Banque d’E-Investissement. Prometteur. Légers dérapages nazis sur les réseaux, vite corrigés. Tendances saines : délation, ambition, cupidité. Validé. /// Demande pour colportage dans le greeno-métro, ligne 23. Horace Pinlu. 54 ans. Objets vendus : fiches de dénonciation personnalisées. Pédophilie latente. Projet sain. Valide. /// Demande de

Nano-seconde 2
• … conditionnelle. Détenu Filip Popescu. Incarcéré pour mendicité. Trois ans de détention. Bon comportement. Sociabilité défaillante. Aspect physique problématique. Négatif. /// Demande de placement en foyer Google. Kristina Ochoa. 15 ans. Incompatibilité de nature. Potentiellement déviante. Tatouage anarchiste au mollet. Diatribes libertaires sur TalkTalk. Internement forcé sous 24 h. /// Autorisation voyage Charentes. Myrtille Van Beck. 65 ans. Fleuriste artificielle. Crédits insuffisants. A vécu avec un dangereux dissocié. Refus. Placement sous surveillance. /// Je suis désolé Myrtille, mon amour, on me laisse pas le choix. Je…

« Roger, y’a un des nouveaux qui déconne ! Il a JEifié dès la nano 2. Identité : 749432b. »

« Bien reçu, je nettoie. »

Roger, 33 ans, appétence pour le sexe tarifé, peu d’amis, vote souverainiste, complexe sur la taille de son pénis, écoute honteusement les Soeurs Chamallow, épouse toxoplasmée, rêve d’ailleurs. Il se penche sur son écran, pianote, mes implants se contractent, je flashe, odeur de brûlé, ça flashe, ça grille, ça repart au turbin, le décompte reprend, ce n’est plus du je.

Nano-seconde 3
Émile Galurin. Service civique pré-mortem. 50 ans. Rébellion égotique, tentative d’évasion, Je et usage de Je. Peine alourdie. + 20 ans.

*

Bernardo Cavallino, « La mort de Saint Joseph », circa 1630.

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