Fermier, ta gueule

Dès le premier jour, je l’ai su : c’était la planque parfaite, le boulot de rêve. Pas de pression, pas de prise de décision, pas d’initiative. Plus con tu fais pas. De quoi passer sa vie dans ses pensées, sur la Lune, Jupiter ou Tatooine, comme un bon gros sociopathe des familles. Tout moi.

Ma routine :

Je clique, je commente, j’envoie. Je clique, je commente, j’envoie.

Ça peut concerner un article sur des aspirateurs new generation. Ou bien un post Fook consacré à la liste de François Glandu aux Européennes. Ou la fiche Tripor d’un hôtel quatre étoiles sur la côte dalmate. M’en tamponne. Je prends ce qu’on me donne.

Le matin, quand je débarque, on me file une liste de cibles à titiller. Mon boulot : faire passer un message à la populace les concernant. L’éventail est large.

« Très bon restaurant, j’y suis allé avec ma femme et la daube était parfaite. Bonus : le service aux petits oignons ».

« C’est un dirigeant comme lui dont la France a besoin. De la poigne, du respect, du caractère. Le 22 mai, je voterai Dugenoux. »

« Rarement utilisé un grille-pain aussi bien conçu. Idéal pour baguettes et toasts. Rapport qualité-prix imbattable ».

« Jean-Jacques, Sonia te trompe avec son assistant. Il a l’âge de ton fils, une bouche de Jagger et des pectoraux d’acier. Bonne journée mon grand. »

Ensuite, je pars de ce socle et je l’étire dans tous les sens, multipliant les variantes sous l’article ou le post ciblé. Un boulot froid et mathématique, dénué d’émotion, parfaitement dans mes cordes.

On turbine dans un immense hangar, plutôt confortable, chaud l’hiver froid l’été. En termes techniques : une ferme à clics. En termes prosaïques : deux cents gonzes et gonzesses pianotant frénétiquement sur leur clavier, un casque sur les oreilles, un soda fluo à portée de main, alignés comme des CRS un soir d’émeute. D’aucuns estiment que la vision a quelque chose de flippant, ce qui expliquerait que la plupart des travailleurs ne fassent pas long feu. Moi je la trouve rassurante, géométrique et bien ordonnée, fidèle à ma vision du monde.

Je clique, je commente, j’envoie.

Une super-planque pour quelqu’un comme moi. De quoi occuper mes pensées sans les surcharger. Quoi de plus con qu’un commentaire sous un test comparatif de services à fondue ? Rien. Résultat : mes journées filent comme le vent, occupé que je suis à phosphorer en parallèle sur les sujets d’importance qui habitent mon paysage mental. Du type :

Pourquoi les dernières baleines ne se rebellent pas contre l’homme ?

Ai-je mes chances avec Jessica Chastain ?

Où vont les étincelles mortes ?

Peut-on périr de solitude ?

Tout est bon dans le cocon. À tel point que j’aurais pu passer ma vie dans cette ferme, agriculteur bienheureux souillant des terres étrangères. C’est en tout cas ce que j’avais prévu. Bien sûr, le job pose quelques problèmes éthique, surtout quand il touche à des domaines politiques sensibles. Mais j’ai vite appris à évacuer la question : je ne suis pas vraiment un type porté sur la morale, encore moins sur l’engagement. Si quelqu’un a un reproche à me faire, pas de problème, qu’il se lâche, j’ai ma réponse-type : je réponds juste à une demande, gros(se), pas de ma faute si la planète tourne pas rond.

On matchait donc à la perfection, mon job et moi. Et notre couple me semblait tout à fait solide, noces de silicium pour le moins. Sauf que non : l’idylle professionnelle s’est arrêtée un jeudi de septembre.

Je me souviens très bien du moment exact où ça a basculé. Je venais d’arriver, un croissant aux amandes à la main, et, après avoir salué Dave l’Abruti, mon voisin de gauche, un neuneu fini, j’avais allumé mon poste de travail. Au boulot.

La liste des tâches du jour était composée d’une dizaine de topics. J’avais souri vicieux en voyant la cible numéro 6, une vedette de la chanson particulièrement détestable et nunuche, qu’il s’agissait de proprement recouvrir de ragots fielleux. Super, j’allais me régaler. Et puis, en bout de liste, ce topo :

  • « Eh, Laurent Kovac, tu voudrais pas te suicider ? Y en a marre de ta gueule de fouine. Signé : l’humanité. ».
  • Fréquence du commentaire : 500.
  • Variantes conseillées :
  • Pour ‘suicider’, ‘défenestrer, supprimer, pendre, zigouiller’
  • Pour ‘fouine’, ‘raie, courge, gargouille, fennec, qui pue’.
  • Adresse : https://ffr/fook.com/people/LaurentKovac/51

Éberlué, j’ai relu. Pis relu. Pis encore relu. Pis frotté mes yeux. Pis rererelu. Rien à faire : c’était toujours le même texte. La même tâche. Le même nom.

Mon nom.

Toute la journée, j’ai phosphoré. Qui pouvait me faire un coup pareil ?

Je ne me connaissais pas d’ennemis. Et puis, surtout, j’étais rien, peanuts, un gars qui faisait pas de vagues, un discret, un invisible. Un temps, j’ai soupesé la possibilité que ce soit Dave l’Abruti, mais ça ne tenait pas debout, on communiquait à peine, juste « salut salut ». Et encore : dans les grandes occasions.

Mais qui, alors ? Et pourquoi ?

Une fois les autres tâches exécutées, bâclées sans plaisir, obsédé, suant de désarroi, je me suis résolu à prendre le taureau par les cornes. En bon professionnel, j’ai ouvert ma page Fook et commencé mon auto-dénigrement.

Je clique, je me commente en terme ignoble, j’envoie.

Je clique, je me dénigre, j’envoie.

Je clique, je me couvre de merde, j’envoie.

Cinq cents fois.

Pas une partie de plaisir.

Le soir, maman m’a appelé, inquiète : « Mon chaton, je comprends pas, pourquoi il y a plein de gens qui t’insultent sur l’Internet ? »

Je l’ai rassurée en inventant une histoire d’ex furax, ce qui était techniquement impossible. Pis j’ai remâché mon trouble en solitaire, piochant sans appétit dans mes tagliatelles au saumon de chez Picard, format individuel.

*

Le lendemain, c’est avec une certaine inquiétude que j’ai parcouru mon topo du jour. J’avais pas pioncé de la nuit, agité par ce foutu mystère – qui payait pour m’enfoncer ? Surtout : est-ce que ça allait continuer ? Et ça n’a pas manqué. De nouveau, un message ordurier à moi destiné, particulièrement dégueulasse.

  • « Laurent Kovac, tu n’as pas de vie, pauvre merde. Personne ne t’aime. Pourquoi tu te fais pas sauter la cervelle ? ».
  • Fréquence du commentaire : 1000.
  • Variantes conseillées :
  • Pour ‘merde’, ‘nullos, débile, cassos, assisté, puceau’.
  • Pour ‘la cervelle’, ‘le caisson, la face, la cloche’.
  • Adresse : https://ffr/fook.com/people/LaurentKovac/51

La journée a été longue. Très longue. Avec en dure conclusion, l’anti-apothéose, ces mille messages empilés sur ma page Facebook, m’incitant à passer l’arme à gauche.

Je clique, je me massacre, j’envoie.

Je clique, je me foule aux pieds, j’envoie.

Je clique, je me torture, j’envoie.

Bordel de merde.

Le soir, j’ai descendu la bouteille de vodka que j’avais achetée six mois plus tôt, en prévision d’une fiesta d’anniversaire finalement annulée, faute d’amis, faute d’envie, faute de vie.

J’ai tout gerbé dans la cuvette, éclaboussant de bile le poster Monde de merdre qui trônait dans mes toilettes. C’était raccord.

*

C’est devenu une habitude, partie prenante de mon quotidien. Chaque jour je polissais de mes mots un message m’incitant à franchir le pas, de manière plus ou moins imagée. L’arsenic, les médocs, la corde, le saut dans le vide, le verre d’acide sulfurique, l’adhésion à LREM, j’ai eu droit à tout.

Bosser était un calvaire. J’arrivais les yeux cernés, puant l’alcool, débraillé. Et chaque nouvelle session d’auto-incitation au suicide haussait le cran de mon angoisse à un niveau supérieur. Quant à Maman, elle m’appelait plusieurs fois par jour, m’incitant à fermer ma page Fook. Elle n’avait pas tort, c’était logique, mais je m’y refusais. Un reste de fierté ? Difficile à dire. Juste : c’était niet.

Forcément, mon travail s’en est ressenti. Je bossais moins bien et moins vite. On m’a convoqué deux fois, puis ça n’a pas manqué : on m’a viré sans préavis. Dehors le gueux.

En sortant du hangar, j’étais plutôt soulagé. Voilà, cette période de ma vie s’arrêtait là : fini le fermier. Pas plus mal. J’allais pouvoir prendre un nouveau départ. Arrêter de déconner. Et peut-être même, qui sait, rencontrer quelqu’un ?

C’est à grands pas décidés que j’ai pris la direction du métro. Oui, c’était l’occasion parfaite, enfin j’allais vivre, mordre dans la pomme du yahou.

Banzaï la vie.

Patientant sur le quai de la ligne 2, je sifflotais presque. Cerise sur le gâteau, il y avait une jeune fille plutôt pas mal, châssis du tonnerre, mini-jupe comme j’aime, qui m’envoyait de discrets coups d’œil. La classe. J’ai commencé à me faire un film, comment j’allais l’aborder, l’emballer, conclure en beauté sur mon sofa miteux couvert de chips, la totale. Puis j’ai remarqué que son regard sautait d’un panneau d’affichage numérique à moi, qu’elle ne me draguait pas mais semblait plutôt comparer la pub à ma pomme.

Je me suis approché, tremblotant.

En gros, ma ganache triste. La lippe qui pend, le regard vide, le cheveu filasse, le double menton.

Mézigue, dans toute sa splendeur.

Et en-dessous : « Tu sers à rien, Laurent Kovac, à RIEN. Alors saute sous une rame, merde ! »

Saisi d’effroi, j’ai galopé le long du quai, passant devant plusieurs panneaux du même type : ma gueule de raie, le message clignotant. Émergeant sous le ciel gris, j’ai pris de plein fouet la publicité qui ornait un bus de la RATM : « Laurent Kovac, ma vie, mon œuvre », avec un dessin d’étron géant faisant office de message. J’ai reculé de quelques pas, heurté une trottinette, basculé, et ma tête a heurté le trottoir. Bonjour néant.

*

C’est une vieille dame qui m’a ramassé. Il paraît que je hurlais tout mon soûl, qu’il a fallu appeler le SAMU pour me calmer, que même après une injection de calmants j’essayais de m’auto-stranguler. Il fallait voir comment je m’étais griffé la couenne : de grandes estafilades sillonnaient mes avant-bras, traits rouges soulignant mes embardées neuronales.

Je suis resté quelques semaines en HP. Le diagnostique : dépression sévère, paranoïa, délire aggravé. Tout ça m’avait pourtant semblé bigrement réel. Ce que disent tous les patients dans mon cas répliquait le docteur, un grand blond torve à la Magimel qui rigolait comme un con quand je lui expliquais qu’on s’acharnait sur ma pomme, qu’on en voulait à ma vie.

Bâtard de merde.

Maman me rendait visite tous les jours. Elle m’apportait de la lecture, des gâteaux, des fleurs, des peluches. Elle me parlait de mon avenir, de ce qui m’attendait dehors, une nouvelle vie, un nouveau départ, des amours, des joies, des enfants qui sait. Sainte mamounette.

Le jour de ma sortie, elle patientait devant les portes, toute pimpante dans son manteau de vison. Un bon resto, du vin à foison, une balade dans Paris, la totale. La vie ne me semblait plus si monstrueuse. J’étais prêt à l’affronter, foi de Laurent Kovac. On a flâné en bord de Seine, puis traversé le Pont Neuf. Je me suis penché vers les flots, bucolique en diable, quand Maman m’a tiré par la manche.

« Oh, regarde, Laurent, quelqu’un pense à toi ».

Dans le ciel, un petit avion de tourisme tractait un message parfaitement calligraphié : « Laurent Kovac, sous-merde de compétition, tu nous les brises. Alors, saute, bon dieu, qu’on en finisse ».

Blam.

Le retour de la méduse, l’ultime uppercut.

Quand j’ai posé les yeux sur elle, Maman a eu un petit sourire que je ne lui connaissais pas. Genre hyène. Ou vautour des steppes arides. Puis, tranquillement, posément, elle s’est penchée vers mon oreille, son haleine chaude au creux de mon pavillon, prenant le temps de bien susurrer ses mots :

« Tu es l’être le plus inutile du monde, Laurent Kovac, le fardeau de mes vieux jours. »

Je l’ai dévisagée une dernière fois, incrédule, assommé, vaincu, puis j’ai bondi sur le parapet et jailli comme un chevreuil soûl s’envolant dans la lumière. Piquant vers les flots, j’ai songé que mon dernier commentaire, purement visuel, faisait bigrement sens. Mon chef d’œuvre.

Je saute. J’efface. J’envoie.

*

*

Image en bannière : « Parvis », de Louis Soutter, 1937, détail.

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